International | 6 juin 2018

Théâtre d’ombres à la frontière Syro-Israélienne

De Jean-Pierre Perrin
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Jean-Pierre Perrin, ancien Grand reporter au quotidien Libération, analyse le nouveau positionnement  de la Russie à l'égard de l'Iran sur le théâtre Syrien

 On le voit à la manière dont il sert les rangs : la situation devient de plus en plus difficile en Iran pour le régime islamique.

- Sur le plan économique, les mauvaises nouvelles se succèdent après le retrait américain du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA – le nom officiel de l’accord de Vienne endossé par le Conseil de sécurité des Nations unies) : après Total, PSA vient d’annoncer qu’il se retirait du marché iranien tandis que l’UE n’est pas parvenue pas à élaborer une contre-stratégie face à la décision américaine de punir toute société étrangère investissant en Iran.

- Sur le plan financier, la monnaie iranienne est en pleine dégringolade au point que l’on a pu lire - humour persan - sur une affichette à l’entrée d’un magasin de Téhéran que les prix de vente des marchandises étaient susceptibles d’augmenter entre le moment où le client entrait et celui où il sortait.

- Sur le plan social, on voit les conflits se multiplier, dont la grève des camionneurs qui dure déjà depuis 15 jours et affecte 160 villes dans 25 des 32 provinces iraniennes.

Sur le plan de l’environnement, la crise écologique devient de plus en plus dramatique comme le montre l’assèchement complet de la Zayandeh Roud, l’une des rares rivières permanentes en Iran et qui avait beaucoup contribué à la renommée d’Ispahan.

Cela ne signifie pas que le régime islam-ique est menacé, au contraire. Mais il est aussi attaqué là où il semblait le plus fort : sur le plan géopolitique. Et il l’est par son partenaire russe qui semble tirer profit de sa faiblesse actuelle.

Jusqu’à la semaine dernière, l’horizon paraissait dégagé pour Téhéran qui avait les mains libres pour continuer à dominer la région. Il a ainsi pu poursuivre sa mainmise sur le Liban à la faveur des récentes élections législatives remportées par le Hezbollah et ses alliés. Il a été aussi renforcé par les récentes victoires de son allié, le régime syrien, dans la plaine de la Ghouta et les faubourgs de Damas. Or, c’est de son autre allié sur la scène syrienne qu’est venue une injonction, formulée en personne les 28 et 30 mai par Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères : ne pas participer aux prochaines batailles dans le sud-ouest de la Syrie et ne pas s’approcher de la frontière israélienne.

Bien sûr, c’est Israël qui est à l’origine de ce changement de position de Moscou. Jusqu’alors, la Russie avait laissé les forces iraniennes et affiliées, en particulier le Hezbollah, s’approcher du plateau du Golan. A présent, elle leur intime de se tenir à distance.  Il y a même eu un accord sur lequel la Russie et l’Etat hébreu reste discrets. On sait qu’il prévoit, en échange de la mise à distance des forces iraniennes – jusqu’à 80 km de la frontière israélienne -, l’acceptation par Israël qu’elles soient remplacées par les troupes de Bachar al-Assad, qui n’ont jamais brillé depuis 1973 par leur capacité offensive contre l’Etat hébreu. Damas s’engagerait même à respecter la zone démilitarisée, comprise dans l’armistice signé en 1974 entre la Syrie et Israël.

Si Moscou a accepté les demandes israéliennes, formulées notamment lors de la visite à Moscou de Benyamin Netanyahu, le 9 mai, où il avait été accueilli par Vladimir Poutine avec des égards exceptionnels, c’est parce qu’Israël est le seul acteur régional à même de compromettre sérieusement les accomplissements russes en Syrie. Il suffirait d’une guerre. Ce qui a inquiété tout particulièrement Moscou, c’est l’escalade survenue le 20 mai, quand des tirs de roquettes contre les positions israéliennes sur le plateau du Golan ont entraîné une riposte sans commune mesure de l’Etat hébreu contre les pâsdârân (gardiens de la révolution) – il y aurait eu une vingtaine de mort dans leurs rangs. 

Cependant, toute cette agitation diplomatique s’apparente à un théâtre d’ombres. Car, l’Iran a investi tant et plus en Syrie qu’il est hors de question qu’elle s’en éloigne : ces derniers mois, elle a remporté quasiment tous les contrats ; fourniture de tracteurs, de matériel d’exploitation des phosphates, de remise en état des réseaux électriques, … Depuis 2013, le montant des prêts iraniens s’élève à plus de 4,5 milliards de dollars. Sans compter que la guerre et le soutien à Bachar al-Assad lui ont coûté cher : au moins 2000 tués pour les seuls combattants iraniens et quelques 105 milliards de dollars, selon Nadim Shehadi, un éminent chercheur à la Tufts University’s Fletcher School of Law and Diplomacy. Téhéran a aussi beaucoup gagné dans l’aventure syrienne : l’accès par voie terrestre au Liban et à la Méditerranée, le contrôle des routes et des pipelines qui traversent la Syrie, pas moins de onze bases dans ce pays, … On peut donc s’attendre à ce que Téhéran fasse semblant d’obtempérer pour ne pas fâcher Moscou et continue d’infiltrer en profondeur le régime syrien pour en faire son vassal.

Moscou, de son côté, aura montré qu’il est le vrai patron de la Syrie et qu’il sait maintenir de bonnes relations avec tous les acteurs régionaux. Quant à Netanyahou, il peut se féliciter – et il n’a pas le triomphe modeste – d’avoir gagné cette manche. Mais, fondamentalement, le cœur du problème demeure :  les forces iraniennes sont toujours bien ancrées en Syrie et Israël veut toujours les voir partir.

 

07/06/2018  - Toute reproduction interdite.


Un soldat israélien se tient à côté de panneaux indiquant les distances à parcourir jusqu'à différentes villes, sur le mont Bental, un poste d'observation sur le plateau du Golan occupé par Israël qui surplombe le côté syrien du passage de Quneitra,
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