L'étoile montante de la chanson française publie Frôler les murs ( Ed. JC Lattès, 2021), où la jeune femme de 20 ans évoque son parcours entre harcèlement, phobie scolaire et résilience à travers la musique. Un témoignage qui prend la forme d’un véritable plaidoyer pour libérer la parole sur la santé mentale, souvent fragile chez les jeunes.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ? Et quel message souhaitez-vous transmettre ?

Tessae :
Je parlais déjà de mon histoire à travers mes chansons ou différentes interviews, et je recevais en retour un certain nombre de témoignages proches du mien. C'est ce qui m'a incitée à parler de tout ce qui touche au harcèlement ou à la santé mentale. Le fait de l’écrire dans un livre me permet d’atteindre un public que je ne touche pas forcément avec la musique. Je crois que cela rendra ces thématiques plus « sérieuses » aux yeux de certains si elles sont abordées dans un ouvrage, et non dans des chansons. J’espère que cela permettra d’éveiller des consciences et d’aider des personnes victimes de harcèlement, ou de faire réaliser aux harceleurs les dommages qu’ils causent. Je souhaite montrer que le harcèlement est un réel problème qui exige d'être pris en charge, et que ce n‘est pas du tout une question de caprices ou de simulation, contrairement à ce que certains peuvent penser.

Fild : Vous avez été victime de harcèlement, et vous avez également dû faire face à une phobie scolaire… Quelle place a pris la musique dans cette douloureuse expérience ?

Tessae :
La musique a eu très vite un rôle de thérapie, comme si elle était un médecin, une personne avec qui je pouvais discuter. Au début, j’écoutais certaines chansons, puis j’ai découvert que chanter me faisait du bien. Je me suis créée une bulle avec la musique, j’étais dans mon monde et je ne laissais rien entrer de négatif. Je m’accordais le droit à l’erreur et la possibilité de me livrer à moi-même. Plus j’ai grandi, plus ce lien s’est renforcé. Si je ne faisais pas de la musique dans la semaine, j’avais une pression trop importante sur mes épaules parce que je ne pouvais pas chanter ce que je ressentais. C’était arrivé à un point où cela était devenu nécessaire. Et je fonctionne toujours de cette manière aujourd’hui, en réalité, cela reste un refuge. C’était important pour moi d’en parler dans mon livre, pour ne pas évoquer que les aspects négatifs de mon parcours. Chacun peut trouver cette petite chose qui peut nous faire vibrer et nous vider la tête.


Fild : Vous n’avez pas véritablement été soutenue par les différentes équipes éducatives ou enseignantes au sein de vos établissements. Quels reproches adressez-vous à l’Éducation nationale ?

Tessae: Des choses sont organisées pour tenter de sensibiliser les élèves au harcèlement. Mais elles sont réalisées d’une manière qui laisse penser que c’est fait par principe, comme pour cocher une case. On va avertir les plus jeunes, mais pas les personnes en charge des élèves, alors que l’écoute et l’observation rentrent beaucoup en jeu. Dans mon cas, j’ai vu de nombreux professeurs fermer les yeux sur ma situation alors que je pleurais sans arrêt en classe. Lorsque vous êtes victime de moqueries constantes, on vous répète « qui aime bien châtie bien », en vous expliquant que ce n’est pas grave, alors qu’en réalité ce n’est que de la méchanceté gratuite. Il y a vraiment un travail à faire au niveau de l’écoute : la parole d’un enfant est aussi importante que celle d’un adulte. Si un enfant vous dit que quelque chose ne va pas, ce n’est pas pour se victimiser ou jouer un rôle. C’est qu’il y a vraiment un problème.

Fild : Quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à un jeune qui serait dans la même situation que vous ?

Tessae: Cela pourra sembler banal, mais je lui dirais de demander de l’aide, et d’accepter sans honte celle qu’on pourra lui donner. Il faut se tourner vers un adulte, un médecin, un professeur qui saura vous écouter. Il ne faut pas oublier que la personne harcelée est une victime, il n’y a ni culpabilité à ressentir ni des justifications à trouver au harcèlement que l’on subit.


Fild : Y a-t-il un effet générationnel, à travers les réseaux sociaux, dans le harcèlement scolaire ?

Tessae : Le harcèlement a toujours existé, mais il est évolutif. Aujourd’hui, il a changé de forme : autrefois, il était cantonné à l’école, mais dorénavant avec les réseaux sociaux, il vous suit partout. Votre maison n’est plus un refuge. Il y a cette notion de « je peux m’en prendre à qui je veux quand je veux, où je veux, et de manière anonyme ». Même si un élève décide d’en harceler un autre, l’établissement scolaire peut très bien se dédouaner en disant que ce n’est pas de son ressort, car cela se passe sur les réseaux sociaux et non au sein de l’école. L’enfant se retrouve donc coincé et ne sait pas comment régler le problème.

Fild : Que faudrait-il changer ou mettre en place ?

Tessae :
Les parents doivent avoir un rôle dans l’usage que font leurs enfants des réseaux sociaux, même si j’imagine que c’est quelque chose de compliqué. Les jeunes doivent être conscients que lorsqu’on plonge dans cet univers, on se retrouve face à un monde qui peut être certes positif, mais aussi très nocif et négatif, avec de la haine gratuite et du harcèlement. C’est à double tranchant. Il faudrait être capable de quitter ces réseaux sociaux du jour au lendemain. On n’a aucun compte à y rendre et l’on peut très bien en disparaître.


Fild : Quels sont vos projets pour la suite ?

Tessae : La musique d'abord : mon album arrive bientôt ! Un podcast est également prévu en même temps que la sortie du livre, toujours sur le thème de la santé mentale. J’y témoignerai en compagnie de la pédopsychiatre Laeila Benoit, et nous y parlerons de phobie scolaire, de dépression et de harcèlement.

16/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Frôler les murs" par Tessae
© Editions JC Lattès
De Fild Fildmedia