Patrice Schoendorff est psychiatre et médecin-légiste aux Hospices Civils de Lyon. Il s’est particulièrement intéressé, dans le cadre de son travail, aux profils de djihadistes. Il explique dans cet article en quoi la psychiatrie est essentielle pour décrypter les personnalités d’individus ayant commis un acte terroriste, et pourquoi on les considère parfois - à tort ou à raison - comme des « déséquilibrés », terme générique qui n’appartient pas au jargon psychiatrique classique.

Par Patrice Schoendorff

 

Depuis quelques années, certains ministres de l'Intérieur et des responsables politiques, de la police ou du renseignement ont pris pour habitude de qualifier de « déséquilibrés » des personnes défaillantes mentalement, responsables de violences extrêmes et impliquées dans des actes criminels de nature terroriste. On compterait également de nombreux « déséquilibrés » parmi les membres de Daesh ou autres groupes armés terroristes ainsi qu’ont pu le décrire ou constater des journalistes, des militaires, ou des hommes du renseignement, intervenant dans certaines guerres moyen-orientales ou africaines récentes.

Le terme de « déséquilibré » ne fait pas partie du jargon psychiatrique classique. Il convient de considérer que c’est un terme générique pouvant correspondre à des entités nosographiques* diverses, allant du trouble grave du développement neuropsychologique, comme certaines « dysharmonies évolutives » , des « faibles d’esprit », ou des troubles de la personnalité de type borderline ou sociopathes, voire des pathologies psychiatriques constituées, comme des schizophrénies paranoïdes, héboïdophrénies** associées ou non à des conduites addictives, comme l’alcool ou certains produits toxiques tels que le cannabis, le LSD, ou les méthamphétamines. Il ne faut toutefois pas oublier que ces criminels peuvent également souffrir de psycho traumatismes très déstructurants psychologiquement et non traités, liés à des actes épouvantables auxquels ils auraient volontairement pu participer ou non, de nature à initier un déséquilibre mental et/ou l’entretenir voire l’accentuer…

Ces personnes ont « peu d'aplomb » psychologique, et sont évidemment vulnérables. Elles sont des esprits manipulables, des proies finalement faciles et des « pigeons » idéaux pour des commanditaires méphistophéliques déterminés. De tout temps, elles ont pu être instrumentalisées à des fins criminelles ou politiques.

La psychiatrie doit-elle s’intéresser à ces « déséquilibrés » et dans quelle mesure ?

Sur le plan de l’expertise, La psychiatrie est convoquée dans tous les cas lorsque l’auteur « présumé » a été interpellé et doit répondre de ses crimes devant la justice. En revanche en France, les psychiatres ne sont pas impliqués et associés aux enquêtes pour participer à du profilage. Quant aux soins psychiatriques éventuels à prodiguer, encore faut-il que le déséquilibré survive à son interpellation, ce qui n’a pas été le cas dans les derniers actes terroristes commis en France.

Rappelons qu’au décours de certains assassinats célèbres comme celui perpétré contre Henry IV par François Ravaillac en 1610, qualifié à l'époque « d’esprit troublé » ou plus récemment, celui de John Fitzgerald Kennedy en 1963 par l’auteur supposé Lee Harvey Oswald, à la psychologie « curieuse », les enquêteurs se sont posés la question de savoir si l’on avait à faire à des personnalités pathologiques voire des malades mentaux, ou si ces auteurs n’étaient pas au fond des vecteurs manipulés et armés agissant pour le compte d'une tierce personne ou d’une organisation terroriste. Que dire de Sirhan Sirhan, l’assassin de Robert Kennedy en 1968, manifestement mentalement « dérangé » mais dont le geste a nourri abondamment une fameuse théorie du complot…

En matière d’acte terroriste réalisé par un « déséquilibré », se pose toujours une question essentielle : est-ce un acte volontaire, un acte téléguidé ou l’œuvre d’un fou isolé ?

C’est dans ces cas-là que la psycho criminalistique*** peut trouver tout son intérêt et son sens.

Le psychocriminalisticien, Chems Akrouf **** a élaboré et établi il y a quelques années l la classification désormais dite « AKROUF », validée et utilisée depuis par le département de la Sécurité intérieure des États Unis et largement exploitée par le FBI et les services de renseignements européens. Cette classification nous permet désormais d’analyser assez simplement les scènes de crimes terroristes et de catégoriser les auteurs.

4 catégories d’auteurs d’actes terroristes

Selon Chems Akrouf, il existerait 4 catégories d’auteurs d’actes terroristes

La classe A : Tout d’abord, le "convaincu idéologique". Il ne présente en général aucune pathologie mentale, peut avoir quelques troubles de la personnalité mais il est relativement intégré dans la réalité. Son passage à l’acte par les armes est pour lui légitime et donc une continuité logique de son engagement qui passe par la mort. Il possède un lien avec l’organisation terroriste, maîtrise le maniement des armes et travaille dans une cellule terroriste organisée, comme lors des attaques du 13 novembre 2015. Cette catégorie est en mesure d’organiser une opération d’envergure et maitrise les opérations commandos.

La classe B regroupe les profils présentant des troubles de la personnalité, voire des troubles psychiatriques lourds. Ce sont des personnalités vulnérables psychologiquement, elles ont donc pu facilement être manipulées et se retrouvent idéologisées. Ces profils sont identifiés par des recruteurs afin de les employer comme armes, une fois conditionnés. Ils préfèrent les modes d’action simple (camion, véhicule bélier, arme de petit calibre). Ces derniers n’ont pas de lien concret avec l’organisation terroriste.

La classe C, que l’on appelle les « copycats ». Ce sont des personnalités très fragiles, à la limite du trouble psychiatrique et qui n’ont aucun contact réel avec une organisation terroriste. Ils présentent eux-mêmes une incapacité à s’organiser et à être en lien avec un groupe. Ce qui les conduit à agir seuls, dans la reproduction d’actes terroristes qu'ils ont vu dans les médias. Et ceci afin de signer leur appartenance à une mouvance terroriste, en passant à l’acte.

Enfin, la plus dangereuse :

La classe D, composée d’individus voulant maintenir par leur action l’idéologie vivante, en cherchant à générer de la peur. Ils visent des passages à l’acte violent (bombe, attaque au couteau, véhicule bélier). Ces derniers ne souhaitent pas mourir en martyr, et souhaitent s’inscrire dans une forme de guérilla afin de maintenir la terreur.

C’est donc au travers de l’expertise psychiatrique et de « l’autopsie psychologique » en cas de décès de l’auteur que pourra être établi à quelle catégorie il appartient selon la classification AKROUF.

Les Catégorie B et C concernent les « déséquilibrés ».

Lorsque le terroriste est un « déséquilibré », il serait logique de considérer que la psychiatrie ait à le prendre en charge sur le plan thérapeutique comme toute personne en souffrance mentale présentant des troubles du comportement extrêmement violents.

Malheureusement, force est de constater que la psychiatrie est aujourd’hui « désarmée » pour soigner les « déséquilibrés », auteurs d’extrême violence à caractère religieux, comme nous le soulignions dans une précédente chronique. Ce qui n’est guère rassurant, et laisse présager des lendemains tragiques.

* Nosographie : classification des maladies

** Héboïdophrénie : psychose « blanche », sans expression délirante ou hallucination patente

*** La psycho criminalistique est une science nouvelle, composante de la criminologie, créée en 2008 et qui s’efforce de réunir un certain nombre de connaissances et de techniques permettant d’appréhender de manière moderne des problématiques criminelles avec les outils actuels issues des sciences du comportement et de la psychologie, mais également des neurosciences, de la psychiatrie, de l’intelligence artificielle, de la médecine légale... Le but de cette nouvelle science est de contribuer à l’analyse du fait judiciaire, l’identification et la compréhension de son auteur et des victimes au travers de techniques issues des sciences humaines centrées sur l’étude du psychisme humain (psychiatrie, psychologie, neurosciences, sciences du comportement). Il est apparu que les disciplines existantes notamment la criminologie et la criminalistique « classiques » ne permettaient pas de répondre à un certain nombre de questionnements et de difficultés des praticiens spécialistes de terrain et d’analystes des « scènes de crimes ».

**** Chems Akrouf est l’un des chercheurs internationaux les plus réputés en matière d'extrémisme violent et de « radicalisation islamiste », il est par ailleurs vice-président de l’ Institut des Hautes Études Internationales en PsychoCriminalistique (IHEIPC) …

28/06/2021 - Toute reproduction interdite


Des familles se recueillent devant un mémorial à la mémoire des victimes de l'attentat mortel au camion d sur la Promenade des Anglais à Nice, le 8 juin 2017.
© Eric Gaillard/Reuters
De Patrice Schoendorff