Le risque d'attentat islamiste ressurgit à partir d'une note adressée au ministre de l'Intérieur. Plusieurs facteurs justifient ce regain d'inquiétude, à commencer par les menaces directes d'Al Qaïda.

Enquête de Francis Mateo

Tous les voyants sont passés au rouge Place Beauvau, depuis la publication d'une note de Pierre de Bousquet, directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur. Ce spécialiste du terrorisme a ainsi alerté Gérald Darmanin, le 21 juillet dernier, sur l'augmentation du risque d'attentat terroriste islamiste en France. Le texte révélé par nos confrères d'Europe 1 appelle à « prendre des mesures de vigilance propres à la menace terroriste pour les mois de juillet et d'août 2021 », en faisant référence à une vidéo en arabe diffusée le 15 juillet 2021 par As-Sahab (organe de communication d'Al Qaïda), avec des menaces directes et explicites contre le président de la République et le ministre de l'Intérieur. La note alarmiste de Pierre de Bousquet (qui fut coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme auprès de l’Élysée jusqu'en juillet 2020) rappelle une menace quasiment constante depuis une dizaine d'années : 37 attentats islamistes ont été commis en France depuis 2012, dont 7 au cours des 18 derniers mois (6 pour la seule année 2020).

Depuis un an et demi, au moins cinq projets d'attentats ont par ailleurs été avortés, sur la soixantaine d'actes violents déjoués au cours des neuf dernières années, selon les services du renseignement. 80 % de ces attentats étaient prévus en Île-de-France (les autres tentatives concernant essentiellement le Nord et l'Est de l'Hexagone). De toute évidence, la France reste la cible privilégiée des terroristes islamistes en Europe, et le contexte de la crise sanitaire n'y est sans doute pas étranger.

Cinquième colonne djihadiste

« Nous savons que le confinement été un facteur de radicalisation », confirme Eric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) : « Cette période a coïncidé avec une forte augmentation du trafic sur les sites internet de propagande de l'islamisme, entre autres, mais on ne peut véritablement mesurer quelles en seront les conséquences en termes d'emprise, ni bien évidemment savoir si cela générera des passages à l'acte terroriste ».

L'inquiétude est cependant d'autant plus forte que la majorité des terroristes se nourrissent de ces discours idéologiques islamistes, véhiculés à travers les réseaux sociaux. « Cela coïncide aussi avec l'évolution du profil des personnes radicalisées commettant des actes violents en France, qui sont désormais à 95 % d'origine nationale », ajoute Eric Denécé. Cette cinquième colonne du djihadisme était déjà mise en évidence en juin dernier par Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, lors d'un colloque organisé par l'institut Montaigne : « Nous restons aujourd'hui sur une menace de type essentiellement endogène, c'est-à-dire avec des individus qui sont présents en France sous influence de la propagande de l'État islamique et d'Al Qaïda, plus ou moins virulente en fonction des événements ».

La mise en garde de Pierre de Bousquet rappelle justement l'imminence du procès des attentats du 13 novembre 2015 (131 morts et 413 blessés), qui s'ouvrira le 8 septembre prochain à Paris, et qui pourrait être prétexte à ces injonctions que redoute Laurent Nuñez. Toute la difficulté des services de renseignement et de police étant de faire face à cette catégorie d'individus qui se radicalisent très rapidement, et qui passent à l'action tout aussi vite, avec des moyens souvent rudimentaires, comme les attaques à l'arme blanche ou l'utilisation de « voitures béliers ».

Des sorties de prison redoutées

L'autre grand facteur de préoccupation concerne les libérations annoncées des 300 jihadistes incarcérés dans l'Hexagone depuis leur retour de Syrie ou d'Irak, parmi les quelque 1200 départs enregistrés depuis la France, premier pays européen « pourvoyeur » en combattants islamistes. Des individus qui, lorsqu'ils sont arrivés dans ces territoires en guerre, ont brûlé leur passeport français : un acte politique qui ne laisse pas de doute sur leur engagement. Pour autant, ils n'ont - pour la plupart - commis aucun délit en France, et n'ont donc pas été condamnés à de lourdes peines. D'où un échelonnement des libérations d'une majorité d'entre eux d'ici 2025. « Ces prochaines années vont être particulièrement sensibles », prévient Youssef Chiheb, directeur de recherche au CF2R et grand spécialiste de la radicalisation islamiste et des mutations du monde arabe : « Ces prisonniers qui seront libérés ont accumulé le djihad, l'action armée, puis la prison ; ce sont des gens extrêmement remontés, qui en plus ont une maîtrise du maniement des armes. C'est donc une menace à prendre très au sérieux ». Sans oublier le risque réel et désormais reconnu de radicalisation des codétenus dans les établissements où sont incarcérés ces ex-djihadistes. Il faut rappeler que 1300 personnes sont suivies en France au titre de la radicalisation islamiste, dont près de 500 prévenus condamnés pour des faits de terrorisme, et 800 détenus de droit commun.

La « zone à risque » des Balkans

Malgré les protocoles de suivi mis en œuvre lors des sorties de prison, il sera évidemment compliqué de surveiller l'ensemble des suspects, alors même qu'un rapport d’Europol indique un regain d'activité de l’État Islamique (EI), qui « tend la main à ses partisans en Europe pour les inciter à commettre des attentats ». Ces foyers de propagande, particulièrement actifs en Irak et en Syrie selon Europol, renforcent le risque d'un islamisme « importé » sur le sol européen, notamment à partir des Balkans, désignés comme « une zone à risque » par Laurent Nuñez : « C'est effectivement une zone qui inquiète, et sur laquelle il faut vraiment concentrer toute notre attention, à cause de la proximité géographique, mais aussi des communautés qui sont présentes en France et sur le territoire européen ». La dernière attaque terroriste de Vienne (Autriche) de novembre 2020 illustre cette menace, puisque le terroriste originaire des Balkans était en contact direct avec des membres ralliés à l'EI.

Ce qui pose aussi le problème de la porosité des frontières comme de la collaboration des services de police et de renseignement européens. En août 2017, lors des attentats de Barcelone et Cambrils, les terroristes avaient franchi plusieurs fois la frontière franco-espagnole pour chercher la meilleure cible, tout en amassant au sud des Pyrénées une centaine de kilos de peroxyde d'acétone, sans éveiller les soupçons (l'explosif avait finalement accidentellement fait voler en éclat la maison où il était entreposé). A contrario, une enquête de police française vient de permettre l'arrestation par les forces de l'ordre allemandes d'un islamiste résident en France, qui s’apprêtait à commettre un attentat en Allemagne. Un signe positif concernant l'efficience de la collaboration européenne contre le terrorisme. Mais cela prouve aussi que la France dépend d'une intensification des moyens d'actions dans les pays limitrophes pour faire face au risque accru d'attentat islamiste.

25/07/2021 - Toute reproduction interdite


Des soldats français de l'opération de sécurité Sentinelle patrouillent dans les rues après que la France a élevé son alerte de sécurité nationale au plus haut niveau à la suite des récentes attaques, à Paris, France, le 19 novembre 2020
© Benoit Tessier/Reuters
De Francis Mateo