C’était il y a 20 ans. La tragédie du 11 septembre 2001 nous faisait entrer dans une ère nouvelle, dont il semble que nous sommes parfois incapables de mesurer totalement les prolongements. Elle s’inscrit pourtant dans une succession d’évènements remontant au siècle précédent.

Par Emmanuel Razavi

 

1928 : Aux origines de l’islamisme contemporain

Durant la première guerre mondiale, un jeune officier britannique, Thomas E. Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, proposa à Hussein de la Mecque de lancer ses troupes contre les Ottomans. En échange de l’appui des forces bédouines, Lawrence lui promit, une fois la guerre terminée, l’indépendance des Arabes sur l’ensemble des territoires qui seraient libérés. Il assura le roi arabe hachémite du soutien et de l’engagement d’Arthur Henry McMahon, alors Haut-commissaire du protectorat britannique sur l’Égypte. Le 6 juin 1916, persuadé que les Arabes pourraient enfin disposer de leurs propres nations à l'issue du conflit, le Cherif accepta de passer un accord et de lancer ses troupes contre les Turcs.

Pourtant, le 16 mai 1916, Français et Britanniques signèrent en grand secret – avec l’aval des Russes et des Italiens – les accords Sykes-Picot qui prévoyaient le partage du Proche-Orient en zones d’influences, futurs « mandats » de la Société des Nations confiées aux vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Même si les mandats confiés par la SDN avaient vocation à « préparer les pays arabes à l’indépendance nationale », ce projet d’émancipation était totalement opposé aux visées transnationales panarabes ainsi qu’à celles des panislamistes nostalgiques du Califat. La « trahison » ne pouvait être plus douloureuse.

Des milliers de combattants et leaders arabes ayant pris part à la guerre contre les Turcs aux côtés des Anglais et des Français se sentirent trahis. Ils venaient tant des milieux populaires qu’intellectuels. Une partie d’entre eux se réfugia dans l’islam politique, ce qui donna naissance en 1928, en Égypte, à l’organisation islamiste des Frères Musulmans. Ses pères fondateurs et théoriciens appuyèrent leur doctrine sur l’anticolonialisme et l’islamisme le plus radical, avec pour objectif la restauration du Califat. Parmi eux, Hassan al Banna (1906 -1949), fondateur de la confrérie islamiste, et Seyed Qutb (1906 -1966). Ce dernier, résolument anti-occidental, prônait, entre autres, l’exécution de tous les apostats, parmi lesquels juifs, chrétiens et musulmans chiites. Cautionnant l’usage de la violence et du djihad offensif pour imposer sa vision de l’islam radical, il devint l’une des sources d’inspiration incontournables de générations de djihadistes qui rejoignirent les rangs d’Al-Qaïda, parmi lesquels figurent ceux qui organisèrent les attentats du 11 septembre 2001.

1979 : Révolution islamique iranienne et Djihad contre les soviétiques en Afghanistan

La révolution qui embrasa l’Iran fut une autre source d’inspiration pour les islamistes du Moyen-Orient. En effet, dans un pays longtemps soutenu par les États-Unis et les grandes démocraties occidentales, elle réussit à imposer un État religieux (chiite), dont le conseil de gouvernance était en partie inspiré de celui des Frères Musulmans (pourtant sunnites). Et pour cause, l’Ayatollah Khomeiny était un admirateur de leurs théories, tout comme son successeur Ali Khamenei, qui fut le traducteur en persan d’ouvrages de Seyed Qutb.

La République des Mollahs, pour étendre son influence, fit rapidement du terrorisme d’État sa marque de fabrique, organisant nombre d’attentats contre certains de ses opposants ou les intérêts occidentaux, le plus souvent via des intermédiaires. Défiant l’ancien parrain américain, elle su parallèlement s’appuyer sur son réseau d’ambassades à travers le monde pour tisser sa toile et prendre attache avec des organisations islamistes, voire des activistes terroristes « roulant » parfois pour des causes diverses.

Avec cette stratégie, l’Iran donna au terrorisme islamiste une envergure internationale, quasi-institutionnelle. Il démontra aussi que des islamistes déterminés et organisés pouvaient tenir en échec les grandes puissances occidentales.

1979 fut aussi l’année de l’invasion russe en Afghanistan. Dix ans avant la fin de la guerre froide que personne n’avait anticipée, les États-Unis virent dans le djihadisme et l’islamisme le moyen de contrer l’influence de l’Union Soviétique dans cette partie de l’Asie centrale.

Tant que les moudjahidines afghans ne s’opposaient pas aux intérêts occidentaux et qu’ils pouvaient affaiblir le Kremlin, la cause était entendue : il fallait les considérer comme des résistants et des alliés. À tel point que les Américains chantèrent leurs louanges jusqu’à faire de leurs actions militaires une épopée romantique avec le soutien de nombreux intellectuels. Ils les armèrent ainsi, sans imaginer que les armes qu’ils leur avaient fournies se retourneraient un jour contre l’Occident, et qu’une partie des guérilleros afghans qui avaient combattu les Russes rejoindraient les rangs des talibans, faisant de l’Afghanistan un sanctuaire pour l’organisation terroriste Al-Qaïda.

2021 : Qatar et Pakistan, ces amis de l’Occident qui lui veulent du mal

Soyons clairs. Ces quelques lignes ne forment qu’un trop bref rappel de quelques moments clés de l’histoire du djihadisme et du terrorisme islamiste contemporain, infiniment complexe.

Il faut toutefois garder en mémoire les événements relatés ici, pour ne pas reproduire les erreurs passées.

Car il semble que l’Occident - États-Unis en tête - n’ait pas encore pris, en 2021, la mesure de ses errements au Moyen-Orient.

Ainsi, aujourd’hui, alors que la capitale de l’Afghanistan vient de tomber à nouveau aux mains des Talibans, deux États « alliés » de l’Occident soutiennent ces derniers : le Qatar et le Pakistan, qui ont offert depuis des années leur concours à nos démocraties, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, mais qui se jouent en réalité de notre naïveté en parrainant les talibans et différentes organisations terroristes d’inspiration frériste.

Il serait donc temps de regarder les choses en face : depuis cent ans, les Occidentaux ne cessent de se tromper de politique au Moyen-Orient, trahissant certains de leurs alliés, ou en choisissant d’autres pour le moins infréquentables en fonction de leur agenda.

Ce sont pourtant ces errements répétés qui ont eu comme conséquence - au moins en partie - ce terrorisme qui s’est retourné contre eux.

Le récent retrait américain d’Afghanistan en est une nouvelle illustration. Abandonner un pays auquel on avait tant promis, pour le laisser entre les mains des sauvages que sont les talibans, sous le parrainage du Pakistan et du Qatar, est une faute grave.

Depuis deux semaines, cela donne par ailleurs à tous les islamistes qui sont en Europe l’espoir qu’il leur sera possible, un jour, de planter leur bannière sur les toits de nos palais présidentiels. Bien qu’il soit peu probable qu’ils y parviennent, même galvanisés et soutenus par ces deux États deux voyous, ils vont assurément plonger durablement nos démocraties dans le chaos.

Il est donc impératif et urgent de changer de logiciel géopolitique et diplomatique au Moyen-Orient, avant que ce qui s’y passe ne vienne encore bouleverser, durablement, notre stabilité.

08/09/2021 - Toute reproduction interdite


Une mère pleure son fils Mohammed Ali Khan, 15 ans, un étudiant tué lors d'une attaque par des talibans sur l'école publique de l'armée, à son domicile à Peshawar, au Pakistan, le 16 décembre 2014.
© Zohra Bensemra/Reuters
De Emmanuel Razavi