International | 29 février 2020

Tensions russo-turques en Syrie : Erdogan en mode swindle...

De Roland Lombardi
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Suite à la mort de soldats turcs lors des raids aériens de l’aviation russe en Syrie, le géopolitologue Roland Lombardi nous livre son analyse sur les tensions entre Ankara et Moscou.

La mort d'une trentaine de soldats turcs dans une attaque aérienne suivie de représailles ayant coûté la vie, le jeudi 27 février, à des dizaines de militaires syriens, fait craindre un embrasement généralisé des combats dans la province d'Idlib, en Syrie.

Les Russes, qui soutiennent activement les efforts de Bachar el-Assad pour reprendre le contrôle d'Idlib à des groupes djihadistes appuyés par Ankara, ont assuré avec prudence que le nécessaire était fait pour éviter que des forces turques soient frappées accidentellement. Parallèlement, Moscou a annoncé son inquiétude quant à cette montée des tensions et a rappelé que les présidents russe et turc entendaient poursuivre leurs échanges directs pour calmer le jeu.

Or, ne soyons pas dupes, les Russes sont déterminés à en finir avec la résistance islamique d'Idlib et ne laisseront pas les Turcs entraver leurs plans. Clairement, Poutine a donné son aval à l'attaque de jeudi dernier afin de signifier à Erdogan son irritation face à son action militaire dans la province.

Il faut regarder la bataille d'Idlib avec un focus plus large et comme l'un des facteurs de la faiblesse actuelle de la Turquie, tant sur le plan interne (problèmes économiques et tensions politiques), que sur le plan international. La Turquie est mise en difficulté en Libye (là aussi par Moscou !) et ne peut envisager sérieusement un conflit frontal avec la Russie car elle n'en a tout simplement pas les moyens. De plus, Erdogan est très isolé.

En dépit des menaces et de son soutien officiel à la Turquie, l'OTAN ne bougera pas. L'organisation atlantiste peut intervenir lorsqu'un État membre est attaqué, mais absolument pas pour soutenir une offensive menée hors de ses frontières. Les Grecs se sont déjà désolidarisés de toute éventuelle mesure de l'Organisation qui irait dans ce sens. L'idée d'une zone d'exclusion aérienne réclamée par Ankara ne verra pas le jour. D'ailleurs qui pourrait imposer cette zone d'exclusion dans le ciel syrien qui est devenu, de fait, ''le ciel russe'' depuis 2015 ?

Enfin, même si certains membres de l'establishment américain rêvent d'un conflit avec la Russie, n'oublions pas que c'est encore Donald Trump qui aura le dernier mot. Gageons qu'à 8 mois de sa possible réélection, le président américain de déclenchera pas une guerre pour les beaux yeux d'Erdogan. Jusqu'ici, il ne l'a pas fait avec l'Iran pour ses alliés israéliens et saoudiens, il le fera encore moins pour le président turc qu'il exècre ! A terme la Turquie sera obligée de faire baisser les tensions et au final, Ankara devra se contenter d'une zone tampon près de sa frontière où s'entasseront des centaines de milliers de réfugiés qui sont en train de fuir les combats dans la province d'Idlib. Peut-être même que les pressions financières viendront de Washington comme il y a quelques mois avec l'affaire des Kurdes de Syrie...

Il est navrant de voir qu'il n'y a que l'Union européenne pour tomber dans le piège de la Turquie. En sacrifiant la Grèce sur l'autel de sa couardise, et incapable de fermeté envers Ankara, l'UE s'est rangée du côté des Turcs, puisque Erdogan a décidé de ne plus contrer le flux de réfugiés cherchant à se rendre en Europe ! Paris fut l'une des premières capitales européennes à s'aplatir une fois de plus puisque le ministre français des Affaires étrangères a exprimé à son homologue turc « les condoléances et la solidarité de la France avec la Turquie à la suite de l'attaque des forces turques en Syrie » ! Pas étonnant d'ailleurs, vu que le Quai d'Orsay n'a pas encore reconnu comme des organisations terroristes les groupes jihadistes soutenus par Ankara. Pathétique !

La Turquie demeure le plus gros caillou dans les chaussures des diplomates russes et la fausse note dans la stratégie de Moscou au Moyen-Orient. Toutefois, il est évident que les Russes s'attendaient à ce qui se passe, malgré leur « rabibochage », fin 2016, avec les Turcs. L'histoire (près d'une vingtaine de conflits avec la Turquie en trois siècles !) leur a appris à se méfier de ce « partenaire » peu fiable. A n'en pas douter, même si d'autres accrochages plus ou moins graves sont à prévoir, les Russes garderont leur sang-froid. Ils éviteront le plus possible une riposte directe sur les troupes turques afin de garder ouverte la porte des négociations, tout en ignorant leurs menaces et en poursuivant leurs campagnes massives de bombardements sur les islamistes. Une imposante flotte russe, avec notamment des frégates lance-missiles Kalibr, est déjà arrivée devant les côtes syriennes...

Erdogan est en fait en mode swindle. Aux échecs, le swindle (de l'anglais arnaque, escroquerie) consiste à tenter de renverser une position ou une partie perdue d'avance, en jouant le tout pour le tout et en essayant de tendre des pièges ou en misant sur des coups inattendus. Cette tactique peut parfois perturber de jeunes joueurs débutants. Il est fort peu probable qu'elle fonctionne avec les Russes !

01/03/2020 - Toute reproduction interdite


La fumée monte après une frappe aérienne à Saraqeb dans la province d'Idlib, en Syrie, le 28 février 2020.
Umit Bektas/Reuters
De Roland Lombardi

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