Après la mort du président tchadien Idriss Déby, son fils, le Général Mahamat Idriss Deby Itno, s’est rapidement octroyé la totalité des pouvoirs. Ce contexte de transition politique est considéré par l’opposition tchadienne comme un coup d’État. De nombreux pays africains dont l’Égypte et les chancelleries occidentales sont très soucieux de l’évolution de la situation.

L’édito de Roland Lombardi.

Le président tchadien Idriss Déby est mort mardi dernier des suites de blessures reçues alors qu'il commandait son armée dans des combats contre des rebelles dans le Nord. Depuis, des rumeurs et des spéculations circulent, mais aucune source ni aucune prise de parole officielle ne sont encore venues les étayer. Déby et plusieurs officiers auraient été abattus durant des négociations qui auraient dégénéré. Seul le groupe rebelle FACT - Front pour l’alternance et la concorde au Tchad - semble confirmer la thèse d’une supposée déroute militaire et la mort d’une dizaine de généraux et d’une centaine de militaires légalistes. Est-ce un guet-apens ou un coup d’État ? Pour le moment nous n’en savons pas plus.

Le jeune général quatre étoiles, Mahamat Idriss Déby âgé de 37 ans a immédiatement dissous après la mort de son père l'Assemblée nationale et le gouvernement. « Il occupe désormais les fonctions de président de la République, de chef de l'État et de chef suprême des Armées », selon la charte de transition. Pour l’opposition tchadienne, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un coup d’État.

Officier discret, décrit comme proche de ses hommes, « Kaka » ou « l’homme aux lunettes noires » commandait jusqu’ici la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE) et a combattu au Mali en 2013.

Il appartient comme son père à l’ethnie zaghawa très présente dans l’armée tchadienne, et sa mère est issue de l’ethnie gorane, tout comme son épouse.

C’est pourquoi Mahamat Idriss est souvent observé avec suspicion par les Zaghawas. Considéré comme trop jeune, certains militaires lui seraient hostiles. Des purges et des règlements de compte sont donc à prévoir…

La stabilité et la cohésion du pays sont un défi pour le nouveau président. Certes l’armée légaliste tchadienne est l’une des meilleures d’Afrique grâce à son expérience, son soutien et sa coopération avec la France. Mais l'Union des forces de la résistance (UFR) - un autre mouvement rebelle - vient d’apporter son soutien au FACT. Ce qui signifierait que malgré leurs multiples rivalités ethniques, toutes les forces rebelles auraient décidé de s’unir contre le président Déby…

Prudence française

C’est le problème de tous les États forts. Lorsque leurs leaders viennent à mourir brutalement, on se pose d’abord des questions sur les circonstances de leurs décès. Puis naissent des inquiétudes quant à la future viabilité de l’État.

C’est la raison pour laquelle le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, a insisté sur ce qu'il considère comme la priorité des priorités : « sécuriser la situation ». Pour Paris, il est primordial d’assurer la poursuite de l'opération Barkhane comme les engagements des détachements tchadiens au sein du G5 Sahel comme de la Mission de l’ONU au Mali (Minusma). Comme le rappelle justement le colonel Goya, le Tchad est « le territoire comptant le plus grand nombre de militaires français tués depuis la guerre d'Algérie. À la longue, l’armée tchadienne est devenue la force auxiliaire de la France. Eux d'un côté, et nous de l'autre, sommes tout simplement les seules forces capables de se projeter à l'extérieur. Ils sont des alliés essentiels, décisifs et, pour garantir cette alliance, nous avons fermé les yeux sur beaucoup de choses, nous avons soutenu Déby et l'État tchadien quand ils étaient menacés. Directement quelquefois, pas plus tard qu'en 2019 quand nous avons foudroyé une colonne de rebelles »[1].

Pour l’Égypte, le Tchad est aussi essentiel car il est frontalier du Soudan à l’est et il est surtout situé à la frontière sud de la Libye, pays qui retient toutes les attentions du Caire.

Si le pouvoir Déby tombait, c’en serait fini du « verrou tchadien » avec toutes les conséquences régionales qui en découleraient surtout pour la Libye et pour Barkhane, dont l’état-major est installé à N’Djamena.

L’alliance tchado-égyptienne

Les liens entre Déby père et Sissi étaient très fort depuis 2014 sur les plans personnels et surtout stratégiques dans les dossiers africains et particulièrement dans le cas de la Libye.

L’attaque qui se déroule depuis plus de 10 jours est menée par le FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad) bras armé des Toubou-Gorane du clan Daza. Son armement est largement fourni par la Turquie et financé par le Qatar. L’objectif est de chasser la France du Sahel central afin de pouvoir renouer avec la présence ottomane d’avant 1912 dans la zone, lorsque les Turcs cherchaient alors à imposer leur autorité sur cette partie du Sahara afin d’avoir la mainmise sur le commerce des esclaves et de l’ivoire.

Même si aujourd’hui Erdogan est isolé et connaît d’importants problèmes financiers et politiques en interne, il est vraisemblable qu’Ankara va poursuivre sa politique déstabilisatrice contre ses adversaires français en Afrique et égyptiens en Libye et au Maghreb, tout en soutenant les mouvements des Frères musulmans et les djihadistes.

Sauf un rebondissement stratégique, et même si les alliances claniques et tribales africaines sont extrêmement volatiles, le fils Déby devrait s’inscrire dans la continuité de la politique du patriarche décédé. C’est son intérêt. Ses alliés du Caire continueront alors fort probablement leur coopération et leur alliance de revers avec N’Djamena.

Les relations entre le Tchad et l’Égypte sont également fortes dans le civil (visites d’experts égyptiens, coopération dans les domaines du pétrole, de l’agriculture, de la santé, des ressources et du traitement de l’eau, projets touristiques et commerciaux…) et l’éducation et la culture (coopération universitaire). Par ailleurs, l’Égypte et le Tchad font partie des rares États majoritairement musulmans à avoir des relations diplomatiques officielles avec l’État hébreu… Au passage, Israël - comme les Émirats arabes unis ou la Russie - est très attentif à l’évolution politique dans la capitale tchadienne…

Vu la situation actuelle, la coopération tchado-égyptienne devrait se renforcer de toute évidence sur le plan militaire et dans le renseignement. Sur le plan tactique, de possibles attaques pourraient être menées par les forces du Maréchal Haftar ou par les forces spéciales égyptiennes sur des bases logistiques des rebelles tchadiens en territoire libyen.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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[1] https://www.marianne.net/monde/afrique/tchad-loperation-barkhane-face-au-risque-du-chaos?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&Echobox=1619111433&fbclid=IwAR3dcQv8iaLHmI6WfrqyLvVO-8xbF5QgDSMMCcVPvyI6kKIbcoiO-WZHI-w#xtor=CS2-4

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Mahamat Idriss Deby Itno (également connu sous le nom de Mahamat Kaka) et des officiers de l'armée tchadienne se rassemblent dans la ville de Kidal, dans le nord-est du Mali, le 7 février 2013.
©Cheick Diouara/Reuters
De Roland Lombardi