Ian Hamel, journaliste d’investigation et correspondant du Point, est un éminent spécialiste de l’islam radical et des affaires financières. Avec « Tariq Ramadan, histoire d’une imposture » (Flammarion), il signe une enquête extrêmement documentée, qui dévoile le véritable visage du prédicateur islamiste, ainsi que ses liens réels avec l’organisation des Frères Musulmans. Un livre choc, à lire absolument. Propos recueillis par Emmanuel Razavi

Pourquoi « Histoire d’une imposture » ?
Je me suis même demandé s’il ne fallait pas mettre le mot « imposture » au pluriel. Si Tariq Ramadan est définitivement tombé de son piédestal en 2017, c’est pour de graves affaires de mœurs. Mais pas pour le travail de sape qu’il effectue depuis un quart de siècle auprès des musulmans, les incitant à ne pas s’intégrer, à ne pas adhérer aux valeurs de la République. L’imposture est morale. Alors qu’il prônait la vertu et promettait les flammes de l’enfer à tous ceux qui se livrent à la fornication, Tariq Ramadan n’a jamais cessé de mener une vie dissolue. L’imposture est aussi intellectuelle. Il a séduit les banlieues françaises en se faisant passer pour un professeur d’université en philosophie et en islamologie, alors qu’il enseignait le français dans un collège. L’imposture, enfin, est idéologique. Il prônait le vivre ensemble et il dénonçait les attentats terroristes à la télévision, mais devant ses adeptes, il dénonçait les complots montés par les services secrets occidentaux.

Soupçons de détournements de fonds, morts suspectes dans leur entourage … qui sont vraiment les Ramadan ?
Saïd Ramadan, le gendre d’Hassan al-Banna, et père de Tariq et de Hani, venu implanter la Confrérie en Europe à la fin des années 50, n’a pas laissé que de bons souvenirs à Munich. Il était chargé de collecter des fonds dans le Golfe pour la construction de la mosquée, mais l’argent n’est pas arrivé jusqu’en Allemagne. Quant au trésor de guerre des Frères musulmans égyptiens qu’il gérait à Genève, il aurait pris d’autres chemins à sa mort en 1995. Quelques semaines après sa disparition, un diplomate égyptien perdait la vie sur les bords du lac Léman. Un crime qui n’a toujours pas été élucidé en 2020. Est-ce un hasard ? Les éditions Tawhid, à Lyon, se sont brusquement développées en 1995, inondant la France des ouvrages de Tariq et de Hani Ramadan. Quant au Centre islamique de Genève, toujours depuis 1995, il est devenu la propriété exclusive de la famille Ramadan, c’est à dire de Wafa, la fille ainée d’Hassan al-Banna, et veuve de Saïd Ramadan, et de ses six enfants (cinq garçons et une fille).

Quels sont les liens réels de Tariq Ramadan avec l’organisation islamiste des Frères Musulmans ?
Tariq Ramadan a très vite été catalogué Frère musulman par certains “spécialistes“. C’est inexact. Contrairement à son frère Hani (né en 1959), Tariq (né en 1962) de l’est pas. D’abord, il n’en a pas besoin. Petit-fils du fondateur de la Confrérie, il a toujours pu imposer ses volontés à l’UOIF, devenue « Musulmans de France ». Comme il a séduit la famille régnante du Qatar. Ensuite, ce n’est pas dans sa nature : Tariq Ramadan ne rend des comptes qu’à lui-même. Pas question de verser le moindre centime à une association, d’obéir à qui que ce soit, d’aider son prochain. Il n’allait même pas manifester devant le palais des Nations à Genève pour soutenir les Palestiniens.
Mais c’est bien évidemment plus qu’un « compagnon de route » des Frères musulmans. Il tient pratiquement le même discours, à l’exception de quelques petites nuances, afin de passer pour un progressiste. Il a bien écrit Islam, la réforme radicale, mais on serait bien incapable d’y dénicher la moindre véritable innovation. Au début des années 2000, Tariq Ramadan se qualifiait encore de « salafi » en référence aux salafs, les compagnons du prophète. Pour un « salafi » la marge interprétative des textes n’autorise guère d’évolution.

Que faisait Tariq Ramadan au Soudan, en 1993, en même temps que plusieurs membres d’organisations terroristes islamistes internationales ?
Étrangement, le voyage de Tariq Ramadan au Soudan en décembre 1993, lors de la troisième Conférence populaire islamique, organisée par Hassan al-Tourabi, « le pape noir du terrorisme », est sortie des mémoires. Pourtant, à Khartoum, il a côtoyé des responsables du Djihad islamique de l‘Égyptien Ayman al-Zawahiri, du FIS, de la Jamaat-i-islami pakistanaise, du Hezbollah libanais, et même peut-être Oussama Ben Laden qui séjournait au Soudan à cette époque. Tariq Ramadan et l’islamologue François Burgat ont même été reçus à dîner par le président Omar el-Béchir, poursuivi depuis pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre !
Apparemment cela ne les gênait pas que le régime soudanais applique la charia, coupe les mains des voleurs, lapide les couples adultères, et torture les prêtres. Depuis, Tariq Ramadan s’est bien gardé d’évoquer les liens qu’il a pu tisser avec la mouvance terroriste.

Pourquoi Tariq Ramadan n’a-t-il jamais réellement été inquiété par la justice au sujet de ses liens, mêmes indirects, avec la mouvance islamiste ?
La grossière erreur commise par certains adversaires de Tariq Ramadan, au début des années 2000, a été de lui avoir imaginé des liens directs avec la mouvance terroriste. Je me souviens qu’un journaliste avait écrit que Tariq Ramadan « donnait des cours de terrorisme au Centre islamique de Genève » … Par ailleurs, un mythomane en Suisse a prétendu que son frère Hani faisait partir des djihadistes en Irak. Les services secrets y ont cru et se sont ridiculisés car c’était faux. Résultat, ces fakenews ont été contre-productives, car la police comme la justice ont préféré se montrer prudents avant d’investiguer sur les Ramadan.
Grâce aux archives suisses déclassées, on sait que Saïd Ramadan, tout en étant le leader des Frères musulmans en Europe, travaillait pour la CIA. Quant à son fils Tariq, tout en se présentant comme un adversaire résolu du néocolonialisme français, il n’a jamais cessé d’approcher le ministère de l’Intérieur pour tenter de se faire reconnaître comme le représentant des musulmans de France… Ce qui pourrait expliquer que pendant longtemps, on ne l’a pas trop inquiété.

Quel rôle a joué une partie de l’intelligentsia française dans la médiatisation de Ramadan ? Qu’est-ce qui a en fait fasciné les intellectuels de gauche chez Ramadan ?
Contrairement aux dirigeants de la Confrérie en Europe, qui sont pour la plupart nés au Maghreb, Tariq Ramadan est Genevois. Il a eu une éducation bourgeoise et connaît les codes. Il sait ce qu’il faut dire aux intellectuels pour leur plaire : droits de l’homme, éducation pour tous, égalité pour les femmes, défense de l’environnement. Ensuite, il a eu l’intelligence de séduire une élite venant de milieux fort différents. Des laïcs, comme des religieux (essentiellement des catholiques), des socialistes, des trotskystes. Il n’a pas hésité à coller des affiches pour le sociologue Jean Ziegler, alors député socialiste. Ce dernier lui a renvoyé l’ascenseur en lui obtenant au forceps sa thèse universitaire…
Ce sont les trotskystes britanniques qui ont, les premiers, tendu les bras aux islamistes. Comme la classe ouvrière ne se retrouve plus dans les partis de gauche, ils en ont conclu qu’il fallait séduire les musulmans, tant pis s’ils voilent leurs femmes et veulent appliquer la charia. Tariq Ramadan a réussi à faire croire à ces intellectuels de gauche que la quasi-totalité des musulmans était derrière lui. Et que tous ceux qui le critiquaient ne pouvaient être que d’horribles racistes, des islamophobes, des fascistes.
La bonne question reste : pourquoi ces intellectuels n’ont jamais pris la peine de se pencher sur les écrits de Ramadan, lorsqu’il expliquait comment battre sa femme ou proposait de débattre de l’excision ?

20/01/2020 - Toute reproduction interdite


Ian Hamel avec Hassan al-Tourabi, « le pape noir du terrorisme », à Khartoum, quelques années avant sa disparition.
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De Emmanuel Razavi