Une vague d’émotion a submergé Marseille et la France toute entière après le décès de l’homme d’affaires. Mais la vague s’étant désormais retirée, il est légitime d’explorer le côté obscur de Bernard Tapie.

Enquête de Jean-Michel Verne. 

Des yeux rougis, les tremblements de voix des commentateurs, les regards marqués de tristesse, les cris de supporters sur le parvis de la cathédrale de la Major, les discours élogieux de nos politiques… Marseille a connu ces derniers jours un moment d’exaltation rare autour des multiples hommages rendus à celui qui a ramené le plus beau des trophées sur la Canebière, la Coupe d’Europe des clubs champions. On connaît l’histoire par cœur, inlassablement égrenée : le coup de tête de Basile Boli, les larmes de Tapie, Marseille dans la rue… « Fiers d’être marseillais » !

Et pour toute cette émotion, Bernard Tapie est un demi-dieu, voire Dieu tout court sur la Canebière. Mais l’idolâtrie rend aveugle, brouille l’esprit, ôte tout sens critique, à tel point que ces « aficionados » ne veulent rien entendre d’autre. Rien qui puisse brouiller ou ternir l’image de celui qui n’est pas parvenu à atteindre son but : être maire de la deuxième ville de France. Qu’importe, il en sera roi à titre posthume.

L’ultime pelletée de terre jetée dans le cimetière de Mazargues croulant sous les fleurs et les couronnes, il est désormais temps de siffler la fin de la partie, d’explorer enfin le non-dit, le côté obscur de notre « Dark Vador » du business. Il s’agit là d’un indispensable effort de vérité.

Il existe bel et bien un mystère Tapie et tant de questions sans réponses. Parmi elles, comment celui qui, tour à tour, s’est voulu chanteur, pilote de Formule 3 et vendeur d’aspirateurs, se retrouve-t-il ainsi au firmament du business français ? Sa martingale, on la connaît : le rachat pour un euro symbolique de sociétés qu’il élague comme les branches d’un sapin, laissant sur le carreau des centaines de salariés. Puis il rafle parfois la mise sur tapis vert, comme un joueur de poker. Terraillon, Testut, Donnay, Manufrance : la liste est longue de ses échecs, de ses cadavres industriels. Il y a eu certes quelques réussites, comme Look ou - dans une demi-mesure - Wonder, mais le bilan est largement négatif.

Un désastre financier

À Marseille, Tapie n’a guère plus brillé dans ses réussites commerciales. Seule intervention notable, le rachat en 1987 de la SUCAB, la société de négoce de l’ancien président de la chambre de commerce, Albert Bourdillon. Et comme toujours, Tapie se paye sur la bête : il revend le superbe hôtel particulier qui sert de siège social en bord de mer et la belle Jaguar intérieur cuir d’Albert Bourdillon. Très vite, de la SUCAB, il ne reste rien, sinon une simple boîte aux lettres en bois où trône une étiquette « SUCAB ». Le siège fastueux a désormais pris place dans un immeuble un peu miteux de la rue Colbert.

Quant à l’OM, c’est un véritable désastre financier dont le club mettra plusieurs années à se remettre, après une relégation en deuxième division pour cause de corruption OM-VA. Dès 1993, année de gloire, les comptes du club sont dans le rouge à tel point que, dans un rapport confidentiel, les Renseignements généraux alertent sur la situation financière préoccupante, évoquant l’émission de plusieurs chèques sans provision… Puis c’est l’affaire dite « des comptes de l’OM » qui conduit de nouveau Tapie devant les tribunaux avec en toile de fond une succession de délits financiers et le fantôme omniprésent d’une fameuse caisse noire, malheureusement introuvable.

Ses mauvaises fréquentations

Mais l’argent, Tapie sait où en trouver. Certes, il y a le Lyonnais, mais c’est bien sa connaissance aiguë des plus sombres coursives des circuits helvétiques qui étonnera le plus ceux qui se sont lancés sur sa trace. Évoquons tout d’abord les sulfureux invités présents lors du second mariage de Bernard Tapie à bord du sublissime Phocéa. Parmi ces ouailles balayées par la brise au large de l’île de Corfou, figure un certain Sylvain Ferdman. Ce financier bien connu dans les milieux d’affaires Genevois s’est illustré comme blanchisseur d’un certain Meyer Lansky, lui-même fondé de pouvoir de... « Lucky » Luciano, grand parrain de la Cosa Nostra américaine. Ferdman est alors employé comme courtier à la Bank of Word Commerce de Nassau (Bahamas), et trente ans plus tard, le voilà témoin de mariage de Dominique Tapie, signe de sa proximité avec les futurs époux.

Sans surprise, on retrouve dans le sillage du Phocéa des établissements bancaires pour le moins sulfureux, à commencer par la très énigmatique Finter Bank. Elle est alors impliquée dans toute une série de scandales internationaux, de l’argent du baron des casinos Jean-Dominique Fratoni au blanchiment de capitaux de la drogue. Et comme un heureux hasard, cette même banque apparaît en tête de gondole dans les affaires de Bernard Tapie, tant en ce qui concerne les dossiers du Lyonnais que dans Terraillon.

Les mêmes interrogations entourent à l’époque un autre établissement, la BGC (Banque Générale du Commerce) épinglée par un rapport des renseignements généraux daté du 28 octobre 1992 qui fait état « de transferts de capitaux douteux d’origine essentiellement italienne qui seraient réinvestis en France dans des affaires immobilières. »1 Or, c’est cette même BGC qui joue un rôle clef dans le financement de la campagne des législatives de Tapie en 1993 à Gardanne.

On peut donc légitimement se demander à quelles fins Bernard Tapie cumulait autant de mauvaises fréquentations. Et ce n’est pas Henri Nallet qui nous dira le contraire. Un an plus tôt, soit en mars 1992, l’homme d'affaires était intervenu personnellement auprès du Garde des sceaux en vue de la remise en liberté du caïd marseillais Francis Vanverberghe dit « Francis le belge » alors incarcéré dans une affaire de drogue.

1[1] Histoire secrète de la corruption sous la Vème République. Ed Nouveau Monde 2014. Page 355.

21/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le tribunal de Valenciennes a reconnu Bernard Tapie coupable d'avoir soudoyé des joueurs de l'équipe de football de Valenciennes pour qu'ils perdent un match de championnat en 1993 contre Marseille.
© Pascal Rossignol/Reuters
De Jean-Michel Verne