L’ancien Ministre de la Défense Alain Richard a dirigé récemment une délégation sénatoriale à Taïwan. Cette visite a pris une importance particulière pour les taïwanais, compte tenu des pressions exercées par l’ambassade de Chine à Paris pour tenter d’annuler ce voyage. Alors que Pékin multiplie les démonstrations de force dans le détroit de Taiwan.

Entretien conduit par Régis Soubrouillard

Fild : Lorsque votre projet de voyage sénatorial à Taiwan a été connu, l’ambassadeur de Chine à Paris, Lu Shaye, vous a adressé un courrier dans lequel il vous demandait de renoncer à cette visite. Comment comprenez-vous l’attention portée par les diplomates chinois à tout déplacement à Taiwan de personnalités ?

Alain Richard : L’ambassadeur de Chine est un monsieur zélé, mais la lettre qu’il nous a envoyée relève de l’imperceptible, et cela n’a eu strictement aucune incidence sur la position française à l’égard de Taiwan. Depuis longtemps, la Chine a une doctrine diplomatique refusant que Taiwan ait des relations avec d’autres États. Or, il y a plusieurs dizaines de pays qui ont des relations officielles avec Taiwan. C’est le cas de la France. Nous avons effectué une visite parlementaire pour montrer l’intérêt du public français, et nous assurer du bon fonctionnement des liens de coopération avec Taiwan. Nous sommes porteurs d’une sympathie française dans l’opinion à l’égard de Taiwan, largement liée à l’image inquiétante que projette la Chine communiste.

Fild : Lors d’une audition au Sénat, Florence Parly a indiqué qu’un navire militaire français avait effectué récemment une mission dans le détroit de Taiwan. Est-ce un signe de l’intensification des moyens militaires français dans la région ?

Alain Richard : Ce qui est un signe, c'est effectivement le déplacement dans cette zone d’un navire militaire français qui a des moyens de renseignement. Nous assurons par des déplacements réguliers de nos bâtiments la liberté de navigation dans le détroit de Taiwan et la prévention des activités menaçantes. La France a choisi d’être un partenaire actif dans la prévention des conflits et le maintien de la stabilité dans la zone indopacifique. Cela se manifeste par des actes qui ont un caractère de préparation. Il y a une autre réalité, qui est celle d’une période longue de gel des contrats de livraison militaire d’avions de combat et de frégates en raison de désaccords sur l’application de ces contrats. Et récemment, il y a eu une reprise de la fourniture de matériels aussi bien aériens que navals. Cela entre dans une définition stratégique plus large. Mais la priorité des taiwanais est d’assurer un lien de coopération militaire avec les États-Unis.

« La Chine exerce une activité militaire inquiétante dans la région »

Fild : Au moment de votre arrivée, une cinquantaine d’avions chinois ont fait une incursion dans la zone de défense aérienne de Taiwan. Les incursions chinoises étant régulières, faut-il y voir une montée en tension ?

Alain Richard : Nous sommes dans une situation préoccupante avec une évolution de long terme, principalement déclenchée par une attitude stratégique de la Chine devenue menaçante. Mais ce n’est pas la première période de tensions militaires entre la Chine et Taiwan. Il y a eu par le passé des échanges de tirs. Indéniablement, la Chine exerce une activité militaire inquiétante dans la région. Toutefois, nous ne sommes pas à la veille d’une offensive militaire chinoise contre Taiwan. Une agression militaire chinoise sur Taiwan serait un élément très déstabilisateur pour la Chine elle-même.

Fild : Pour quelles raisons ?

Alain Richard : Les Chinois se trouvent dans un contexte économique et social qui ne garantit plus une croissance rapide. Cela a été le cas pendant une trentaine d’années, mais la Chine entre désormais dans une autre période, et je suis convaincu que les attentes de la population chinoise seront moins faciles à satisfaire dans les années qui viennent. Il ne faut pas oublier que toute dictature a une opinion publique ! Les dirigeants chinois sont en permanence à l'affût de ce qui peut perturber leur opinion publique intérieure, et un engagement militaire de haute intensité dans une période comme celle-là ne peut pas être anecdotique pour la population chinoise.

Fild : Taiwan est aujourd’hui le premier producteur de semi-conducteurs au monde grâce à TSMC, l’une des entreprises les plus stratégiques au monde. Récemment, Thierry Breton a indiqué que les semi-conducteurs constituaient l’un des axes prioritaires de la politique industrielle européenne. Est-ce un thème que vous avez abordé avec les autorités taïwanaises ?

Alain Richard : Nous avons effectivement discuté de ce point avec les autorités. Mon impression est qu’ils ne feront que ce qui correspond à leur intérêt national. Il faut comprendre que dans ce domaine effectivement stratégique, les Taiwanais cherchent à conserver l’essentiel de leur production sur leur territoire. Il y a eu récemment un geste envers les États-Unis car il y a derrière un enjeu sécuritaire lié à l’industrie de défense américaine qui ne veut pas prendre le risque d’une rupture d’approvisionnement en semi-conducteurs liée à des troubles en Asie. C’est la contrepartie de l’accord de défense signé par les États-Unis avec Taïwan, qui assure que les Américains doivent intervenir à un niveau de forte intensité en cas d’agression armée contre Taiwan. Les européens ont sans doute les meilleurs arguments du monde pour attirer TSMC, mais pas celui-là.

27/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le logo de Taiwan Semiconductor Manufacturing Co (TSMC) est photographié au siège de l'entreprise, à Hsinchu, Taiwan, le 19 janvier 2021.
© Ann Wang/Reuters
De Fild Fildmedia