Chirurgien à l’hôpital Saint-Louis de Damas, le médecin chrétien Elias Lahham, formé en France, a opéré des milliers de blessés de guerre durant le conflit. En 2015, il a fondé le Forum national Syrien, un think tank qui promeut la voix des chrétiens dans les débats pour l’avenir de la Syrie. Propos recueillis par Meriadec Raffray 

Le « régime » a quasiment vaincu les islamistes. Saura-t-il créer les conditions d’une paix durable ?

Le point positif est que la normalisation est déjà palpable. Depuis plus de 6 mois, il n’y a plus de coupures d’eau, de téléphone ou de courant dans les zones libérées. Le pétrole des champs de Deir ez-Zor est à nouveau exploité. Nous avons même recommencé à vendre l’électricité produite par nos centrales au Liban voisin. Néanmoins, les défis de la reconstruction sont tellement immenses qu’ils assombrissent l’horizon.

Quels sont les principaux obstacles ?

Sur le plan matériel, à part Damas et les villes côtières, la plupart des localités sont à reconstruire, et la main d’œuvre fait cruellement défaut. Les ouvriers du bâtiment ont été enrôlés dans l’armée ou ont immigré faute de travail. Au niveau politique, les minorités s’interrogent sur l’avenir. A tel point que les chrétiens, après avoir pris les armes pour défendre le pays, prennent désormais le chemin de l’exode… Dans mon immeuble du quartier chrétien de Damas, il reste trois familles. La Syrie comptait 10% de chrétiens avant la guerre. Il en reste moins de 3%. Nous sommes gagnés par le phénomène de la « libanisation ».

Pourquoi les chrétiens partent : Bachar Al Assad n’est-il pas le vainqueur de la guerre ?

Oui et non. En 2014, lors des dernières élections présidentielles, les réfugiés formaient une queue devant l’ambassade de Syrie à Beyrouth pour aller voter. Ils ont massivement plébiscité Bachar Al Assad et, croyez-moi, personne ne leur a tordu le bras ou payé. Les minorités et les musulmans modérés ont vite choisi le régime actuel : mieux vaut être privé de quelques libertés que d’être décapité par les terroristes wahabites… Et pourtant ! Celui que l’Occident décrit comme un boucher est considéré ici comme un tendre. On lui reproche d’avoir laissé « respirer » les islamistes avant la guerre. Les premiers blessés de guerre que j’ai opéré étaient des policiers victimes de tirs d’armes à feux : le pouvoir les avait désarmés avant de les envoyer encadrer les premières manifestations « spontanées », notamment à Deraa, où le mot d’ordre édicté par les imam salafistes était : « les Alaouites au cimetière, les chrétiens à Beyrouth ».

La guerre n’aurait donc pas endurci Bachar Al Assad ?

Si, évidemment, comme nous tous qui la subissons depuis 8 ans. Mais le fait est que le président a vaincu nos ennemis en s’appuyant en particulier sur les réseaux sunnites modérés. Et aujourd’hui, en guise de remerciement, on le dit tenté d’accéder à un certain nombre de leurs revendications communautaires.

La confessionnalisation de l’Etat serait un signal inquiétant pour toutes les minorités. Dans la Syrie d’avant-guerre, seul le territoire était « islamisé ». L’Etat, en revanche, observait – et garantissait - une forme de neutralité vis à vis des religions. L’unique mention religieuse dans notre Constitution est l’article 3 stipulant que le président doit être de confession musulmane.

Qu’attendent les minorités du pouvoir ?

Par exemple, un redécoupage électoral pour leur permettre d’élire leurs représentants. On parle de la République Arabe Syrienne. En réalité, la population de souche bédouine est très minoritaire. Nos villes sont peuplées de gens d’origines très diverses et de sang mélangé. Il y a 1 400 ans, nous étions tous chrétiens. Depuis, nous avons connu 21 civilisations, dont 3 seulement étaient arabes. Cela fait un siècle que nous nous définissons comme un pays arabe et le bilan est catastrophique. Il faut profiter de ce moment de débat pour renouer avec l’identité syrienne, renouer avec l’histoire académique de notre pays.

23/10/2018 - Toute reproduction interdite


Vue générale montrant Damas, Syrie, 15 septembre 2018
Marko Djurica/Reuters
De Meriadec Raffray