Alors que la presse occidentale accordait à la mi-décembre 2021 toute son attention aux dérives de Wagner, les révélations par le New York Times concernant deux graves affaires dans lesquelles des unités militaires américaines se sont rendues coupables de crimes de guerre en Syrie n’ont quasiment pas été reprises par les médias européens, et à peine par ceux des pays anglo-saxons. Le premier article daté du 13 novembre[1] et le second du 12 décembre[2] évoquent de manière très documentée les exactions conduites en Syrie par deux unités, Talon Anvil et la Task Force 9, qui n’ont pas hésité à cibler des populations civiles sans vérification.

Une analyse d’Eric Denécé

 

 

La Task Force 9 et Talon Anvil

À partir de 2014, après que l'État islamique eut envahi de grandes parties de l'Irak et de la Syrie, une unité d'opérations spéciales classifiée appelée Task Force 9, supervisa la contre-offensive américaine en Syrie (opération Inherent Resolve). Elle disposait en son sein d’une petite unité ultra-secrète appelée Talon Anvil, chargée d’identifier des cibles terroristes et de les désigner aux frappes aériennes.

Talon Anvil opéra en Syrie de 2014 à 2019. Elle était composée d’une vingtaine d’opérateurs, essentiellement des membres de la Delta Force, qui depuis leur salle de contrôle, contrôlaient une flotte de drones armés et d’avions d’attaque qu’ils guidaient sur Daech.

De 2014 à 2019, Talon Anvil a dirigé des milliers de frappes – le New York Times parle de 112 000 bombes et missiles – contre les combattants de l'État islamique en Syrie. « Ils étaient impitoyablement efficaces et bons dans leur travail » raconte un officier de renseignement de l'US Air Force ayant travaillé avec ses membres. « Mais cette cellule a aussi fait beaucoup de mauvaises frappes », notamment parce qu'elle a interprété de manière extensive les règles d'engagement de l'armée.

En effet, selon de nombreux responsables militaires et du renseignement, les frappes indiscriminées demandées par Talon Anvil tuaient régulièrement des civils. Elle n’hésitait pas à guider les tirs de drones et d’aéronefs sur des foules et des immeubles d’habitation, tuant des personnes qui n’avaient aucun rôle dans le conflit : agriculteurs dans leur champ, enfants jouant dans la rue, familles fuyant les combats ou villageois s’abritant dans des bâtiments. L’unité serait ainsi à l’origine d’un nombre élevé de morts civiles et durant sa période d’activité, on observe que le taux de pertes civiles en Syrie a considérablement augmenté.

Plusieurs incidents sont en particulier relatés par le New York Times, notamment la dramatique frappe ayant eu lieu à Baghuz, en mars 2019.

Dans les derniers jours de la bataille contre l'État islamique en Syrie, les membres de Daech étaient encerclés dans un camp près de Baghuz. Le site regroupait les militants les plus endurcis qui avaient juré de se battre jusqu'à la mort. Dans la ville, se trouvaient des dizaines de milliers de femmes et d'enfants. Certains étaient là de leur plein gré, d'autres non. La coalition assiégeait les lieux, espérant affamer les combattants. En six semaines, 29 000 personnes, pour la plupart des femmes et des enfants, s’étaient déjà rendues.

Le 18 mars 2019, un drone de l’US Air Force tournait à haute altitude au-dessus de Baghuz à la recherche de cibles militaires. Mais ce matin-là, les analystes du Centre d'opérations aériennes combinées de l'armée américaine au Qatar ne détectèrent qu'une foule de femmes et d'enfants regroupés au bord de la rivière. Soudain, un avion d'attaque américain F-15 traversa le champ de vision de leur drone et largua une bombe sur la foule, l'engloutissant dans nuage de fumée. Lorsque celle-ci se dissipa, quelques personnes s’éloignèrent pour se mettre à l'abri. Puis l’appareil revint et largua trois autres bombes, tuant la plupart des survivants.

Au Qatar, le personnel qui suivait en direct les images du drone était incrédule. L’un des analystes demanda « Qui a largué ça ? ». Un autre s’exclama : « On vient de tuer cinquante femmes et enfants » ; mais une première évaluation des dommages révéla que le nombre de morts était supérieur à 70.

La Task Force 9 conteste cette version des faits. Selon elle, ce jour-là, des centaines de combattants de l'État islamique piégés dans le camp de Baghuz ont lancé à l'aube une contre-offensive, contre les forces de la « coalition ». Pour les arrêter, Talon Anvil a déclenché des frappes d’arrêt, qui furent si nombreuses qu'en milieu de matinée, elle avait utilisé tous les missiles de ses drones. Vers 10 heures, les forces syriennes locales signalèrent le danger d'être submergées et demandèrent une frappe aérienne.

Un officier de Talon Anvil regarda les images de son drone d’observation et n’y vit pas de civils Il donna donc l'ordre de tirer. Comme il ne restait plus de missiles de précision, il fit appel à un F15 et la frappe fut classée comme relevant de la « légitime défense ».

Mais le drone de l’US Air Force a enregistré une scène très différente de celle décrite par Talon Anvil. Selon les analystes image, seuls deux ou trois hommes erraient dans le camp près de la foule. Ils étaient armés de fusils mais ne semblaient pas engager les forces de la coalition ou agir d'une manière pouvant justifier une frappe « d'autodéfense ».

Des alertes ignorées

Les militaires et les membres de la CIA qui ont travaillé avec Talon Anvil de 2014 à 2019 déclarent que dans sa précipitation à détruire l’ennemi, l’unité a contourné les règles imposées par le Pentagone afin de protéger les non-combattants. En effet, la plupart des restrictions ne s'appliquaient qu'aux frappes offensives. Il y en avait beaucoup moins concernant les frappes défensives dont le but était de protéger les forces alliées confrontées à une menace imminente.

Les forces américaines et leurs alliés locaux invoquèrent donc cet argument lorsqu'ils étaient confrontés non seulement à des tirs ennemis directs, mais aussi à toute personne affichant une « intention hostile ». Selon cette définition, en véhicule situé à des kilomètres des forces amies, mais roulant dans leur direction pouvait dans certains cas être visé. Ainsi, Talon Anvil a commencé à justifier toutes les frappes demandées au nom de la légitime défense des unités de terrain, quand bien même les cibles étaient situées à des kilomètres.

Les partenaires de Talon Anvil ont par ailleurs déclaré que l’unité s'appuyait trop souvent sur des renseignements peu fiables provenant de ses alliés kurdes et arabes ou se précipitait pour attaquer sans se soucier des civils se trouvant à proximité. Des pilotes de l’US Air Force ont parfois refusé de larguer des bombes parce que Talon Anvil voulait frapper des cibles douteuses dans des zones densément peuplées. Ils ont donc alerté leur hiérarchie à mesure que les Bad Strikes se multipliaient.

Le personnel du Centre des opérations aériennes au Qatar a ainsi fait remonter ses doutes concernant les frappes commandées par l’unité. Les avocats de l'armée de l'air ont commencé à tenir le compte des bombardement demandés par Talon Anvil au titre de l'autodéfense, puis les a comparés avec les images de ses drones. Fin 2018, environ 80% de toutes les frappes aériennes demandées par la cellule invoquaient la légitime défense. De plus, cette analyse montra que les opérateurs de Talon Anvil justifiaient leurs demandes en donnant des renseignements qu’il était impossible de vérifier via les images de drones.

Plus grave encore, certains de ses membres poussaient les analystes de l’US Air Force à dire qu'ils avaient vu des preuves pouvant légalement justifier une frappe… même lorsqu'il n'y en avait pas ! Si l’un d’entre eux ne voyait pas ce qu’un opérateur Delta de la cellule voulait, il le demandait à un autre. Et lorsque les analystes vérifiant les images des frappes de drones et de missiles commencèrent à contester les affirmations de Talon Anvil – notamment celles qualifiant de « combattants de Daech » des corps qui étaient clairement ceux d’enfants – les opérateurs de la cellule se mirent à couper les caméras des drones peu avant une frappe, empêchant ainsi la collecte de preuves vidéo.

Toutefois, bien qu'un certain nombre de cadres du Centre d'opérations aient soupçonné Talon Anvil d’inclure des fausses informations trompeuses dans leurs demandes afin de justifier les frappes, ils considéraient ne pas avoir suffisamment de preuves pour faire incriminer la cellule. Et en dépit des alertes répétées provenant de l’US Air Force et de la CIA, il n'a jamais été mené d'enquête sur ces bombardements indiscriminés.

L’absence de réaction des autorités

Les règlements Pentagone exigent que toute violation « possible, soupçonnée ou présumée » du droit des conflits armés soit immédiatement signalée au commandement et au secrétaire à la Défense. Pourtant, rien de tel n’a eu lieu. Ces frappes non justifiées n’ont déclenché aucune enquête des autorités militaires.

Pire, à presque tous les niveaux, les militaires ont pris des mesures pour dissimuler ces bombardements catastrophiques. Le nombre de morts a été minimisé et les comptes-rendus ont été expurgés et classifiés. À Baghuz, les forces de la coalition dirigée par les États-Unis ont même rasé le site du bombardement au bulldozer afin de faire disparaître toute preuve. L'inspecteur général indépendant du ministère de la Défense a néanmoins ouvert une enquête sur les pertes civiles, mais son rapport publié au printemps 2021 demeure « Top secret » … et son bureau a reconnu que ce rapport ne mentionnait pas Baghuz !

Après que le New York Times ait transmis ses conclusions au Central Command, celui-ci a reconnu pour la première fois la réalité de ces frappes, mais a affirmé que celles-ci étaient justifiées. Il a concédé qu’il n’était pas certain que toutes les victimes aient été des combattants de Daech, mais il a déclaré qu’il n’était pas non plus convaincu qu’elles soient des « civils innocents », parce que les femmes et les enfants de l'État islamique prenaient parfois les armes. Toutefois, suite à la parution du premier article du New York Times en novembre 2021, le secrétaire à la Défense Lloyd J. Austin III a enfin ordonné une enquête de haut niveau sur les actions commanditées par Talon Anvil

[1] Dave Philipps and Eric Schmitt, “How the U.S. Hid an Airstrike That Killed Dozens of Civilians in Syria”, The New York Times, 13 novembre 2021.

[2] Dave Philipps, Eric Schmitt and Mark Mazzetti, “Civilian Deaths Mounted as Secret Unit Pounded ISIS”, The New York Times, 12 décembre 2021.

05/01/2022 - Toute reproduction interdite


"La nouvelle guerre secrète " par Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte
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De Fild Fildmedia