Anciennement grand reporter pour le quotidien Libération, Jean-Pierre Perrin analyse la situation en Syrie et ses alliés

Même s'il prétend le contraire, Bachar al-Assad n'a pas gagné la guerre en Syrie. Certes, il conserve le pouvoir mais il règne sur un pays ravagé, ruiné, exsangue, isolé, qui n'est pas prêt d'être reconstruit, ne pèse plus d'aucun poids sur la scène internationale et ne retrouvera pas d'ici longtemps un rôle dans la région. Les vainqueurs, ce sont ses alliés, la Russie et l'Iran sans lesquels il aurait mordu la poussière, et qui sont aujourd'hui maître du terrain. Et entre la Russie et l'Iran, s'il y a un véritable gagnant, c'est plutôt le second. Certes, Vladimir Poutine a réinstallé la présence militaire russe au Moyen-Orient grâce aux deux bases (Tartous et Lattaquié) qu'il possède désormais en Syrie et est devenu un grand acteur diplomatique dans la région et au-delà mais, on l'a vu avec l'échec fracassant de la récente conférence sur le dialogue inter-syrien de Sotchi que Damas a fait capoter, il n'est pas parvenu à imposer au dictateur syrien la solution politique qu'il préconise. En résumé, Moscou a sauvé le soldat Bachar mais celui-ci n'est pas pour autant à ses ordres.

Pour le régime iranien, en revanche, le succès est patent : toutes les cartes stratégiques de la région viennent d'être rebattues à son profit.

Avec l'aide des milices chiites (irakiennes, afghanes, pakistanaises...) qu'ils financent, arment et dirigent, les pasdaran (gardiens de la révolution) ont reconquis une large partie de la Syrie que leur allié syrien avait perdue. Le 19 novembre, c'est bien une nouvelle page stratégique qui s'est ouverte quand ces mêmes forces se sont emparées de Boukamal (ou Abou Kamal), le dernier grand bastion de l'État islamique en Syrie, près de la frontière irakienne. Après la défaite des djihadistes à Mossoul, Téhéran est désormais à même de faire circuler des convois militaires des monts Zagros au plateau du Golan puisque l'Iran, l'Irak, la Syrie et le Liban sont réunis via un long corridor terrestre qui traverse tous ces pays. Les Iraniens n'ont d'ailleurs pas eu le triomphe modeste : le chef d'orchestre de la bataille, le mythique général iranien Kacem Soleimani, est venu aussitôt pavoiser dans la ville. Et Javan, l'organe des pasdarans, a crié sa joie: « La libération d'Al-Boukamal signifie l'achèvement du corridor terrestre de la résistance, qui ouvrirait à Téhéran un accès terrestre à la mer Méditerranée et à Beyrouth : un fait notable dans l'histoire millénaire de l'Iran. »

Désormais, l'Iran dispose de la Syrie comme terrain de manœuvres aux portes d'Israël. Elle y dispose d'une base, y construit des installations militaires, sans doute une usine de fabrication de missiles. Evidemment, la nouvelle projection iranienne est une très mauvaise nouvelle pour Israël qui a toujours redouté une telle menace. Il a d'ailleurs montré sa détermination à y faire face dans la nuit du 9 avril quand son aviation a bombardé la base militaire syrienne T-4, tuant une dizaine de militaires iraniens et, détruisant, selon nos informations, tous les drones que l'Iran y entreposait. Pour la première fois, l'Etat hébreu et la république islamique entraient directement en conflit et non plus via leurs proxies. Pour la première fois aussi, l'aviation israélienne détruisait des installations iraniennes et, surtout, visait et tuait des Iraniens. Aucun des deux camps n'entend en rester là. « Vous êtes en état de siège partout – au nord et à l'ouest. Vous n'avez nulle part où fuir », prévenait, le 20 avril, Hossein Salami, le chef adjoint des gardiens de la révolution iraniens. Il ajoutait : « Le seul endroit par où vous pouvez vous échapper est la mer, ne faites pas confiance à vos bases aériennes, car elles sont à portée de tir et seront rapidement hors d'action (...). Nos doigts sont sur la détente ». Du côté israélien, les militaires font savoir qu'ils ne tolèreront jamais que Téhéran établisse en Syrie, à proximité du Golan, des rampes de lancement de missiles comme ils ont laissé le Hezbollah le faire au Liban.

Bien sûr, derrière cette rhétorique guerrière, il y a une part de gesticulations. Mais il ne faut pas sous-estimer ce qui relève de la politique intérieure dans les aventures militaires extérieures. A la fois en Israël – où Benyamin Netanyahou est confronté à de graves accusations de corruption ; et en Iran où les ultras auxquels sont liés les pasdarans semblent prêt à prendre beaucoup de risques pour déstabiliser le président Hassan Rohani, d'autant plus qu'ils le sentent affaibli par le probable retrait Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire.

Si l'escalade se poursuit, la Syrie deviendra alors le théâtre d'une nouvelle guerre qui s'ajoutera à celles en cours – les Turcs contre les Kurdes, la Coalition contre les dernières poches de l'Etat islamique, le régime contre l'opposition... La Russie parviendra-t-elle à calmer Téhéran ? Les Etats-Unis voudront-ils tempérer Tel Aviv ? Rien n'est moins sûr.

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Un soldat syrien fidèle au président Bachar al Assad est vu à l'extérieur de l'est de Ghouta, à Damas, en Syrie 28 février 2018
De Jean-Pierre Perrin