Avec le début de l’offensive sur Idlib, le massacre est annoncé. La catastrophe humanitaire qui se dessine l’est aussi. Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a même prévenu mardi que l’opération russo-irano-syrienne pourrait provoquer « un cauchemar humanitaire comme on n'en a encore jamais vu depuis le début du conflit syrien ». On sait -  cela s’est passé lors de toutes les autres offensives - que les hôpitaux, les dispensaires, les centres de distribution de produits de première nécessité, les citernes d’eau, les écoles seront prises systématiquement pour cibles par l’aviation russe et les hélicoptères de l’armée de Bachar al-Assad.  Analyse de Jean-Pierre Perrin

Pourtant, en annonçant le lancement de l’attaque lors d’un sommet tripartite qui s’est tenu vendredi à Téhéran, Hassan Rohani, le président iranien, et Vladimir Poutine, son homologue russe, souriaient sur la photo comme des chefs de gang qui viennent de réussir un joli coup. A côté d’eux, Recep Tayyip Erdogan était plus crispé. Il avait proposé à la fois un report de l’offensive, une trêve et l’ouverture de corridors humanitaires, trois initiatives que ses partenaires ont refusées.

A ce sommet, Bachar al-Assad n’avait pas été invité. Le sort de la Syrie se décide donc sans les Syriens, ni ceux du régime, ni ceux de l’opposition. Le reste du monde non plus n’existe pas : ni les Etats-Unis, ni l’Europe, ni les Nations Unies n’étaient présents.

La province d’Idlib est le dernier grand bastion rebelle. Elle compte près de trois millions d’habitants, avec des villes importantes. Elle est défendue par environ 50 000 combattants, souvent aguerris, certains venant des enclaves rebelles conquises par le régime et qui ont pu s’y réfugier à la faveur des accords dits de « désescalade ». Ils ne manquent pas d’armes, souvent en provenance de Turquie. C’est depuis cette zone que sont tirés des missiles sur la base russe de Hmeimim. La bataille promet d’être longue et coûteuse en vies humaines, en particulier civiles.

Chaque camp a ses faiblesses. C’est une bataille essentiellement d’infanterie qui se prépare, avec un chapelet de villes à reconquérir, rue par rue, maison par maison. Or, l’armée syrienne est épuisée par sept années de guerre et n’a plus assez de fantassins pour mener une longue offensive dans le temps. Les bombardements russes promettent donc d’être systématiques et, au sol, il faudra l’appui d’un nombre important de milices pro-iraniennes encadrées par les pasdarans (gardiens de la révolution).

De leur côté, les rebelles souffrent de leurs divisions en deux alliances rivales.

- La première est Hayat Tahrir al-Sham (HTS), dirigée par des groupes affiliés à Al-Qaeda ou qui le furent. A la différence de l’Etat islamique, elle ne cherche pas à exporter le djihad hors de Syrie. Elle a toujours montré sa détermination et son savoir-faire dans les combats.

- La seconde est Jabhat al-Watanyia al-Tahrir (JWT). Elle a été créée en mai par les services turcs pour affaiblir HTS, dont Ankara n’a pas réussi à provoquer la dissolution. Elle comprend onze factions, dont des groupes liés à l’Armée syrienne libre (ASL).

- Il existe enfin des groupes rebelles non-syriens, comme les Ouighours du parti islamique du Turkestan, qui sont de formidables combattants et n’ont d’autres choix que se battre jusqu’à la mort.

Les forces pro-régime vont tirer profit de cette division qui est aussi territoriale. D’après ce que l’on peut deviner sur le terrain, elles vont s’employer à couper la province en deux. Et ensuite, s’attaquer en priorité au JWT, l’alliance pro-turque. Parce qu’elle est la plus faible militairement et la moins combative ; pour affaiblir Ankara ; pour pouvoir négocier séparément avec certains des groupes qui la composent ; et pour éliminer tous les éléments les plus modérés au sein de la rébellion. Cette stratégie du « saucissonnage » est ce que le régime a déjà fait dans les autres provinces qu’il a reprises, notamment à Alep, Deraa et dans la Ghouta. Ensuite, l’offensive pourra passer à la phase 2 : chasser HTS de la province. Le régime aura alors beau jeu de dire qu’il n’a contre lui que des extrémistes islamistes, sa stratégie habituelle depuis que la révolution, puis la guerre a commencé en Syrie.

Sans doute y aura-t-il aussi des marchandages entre Damas et Ankara, les Kurdes syriens du PYD servant de monnaie d’échange au bénéfice du régime turc qui ne rêve que de les anéantir.

Après l’offensive contre Idlib, Bachar al-Assad pourra dire qu’il a gagné la guerre. Ce ne sera pas vrai. Elle ne sera gagnée que lorsque la reconstruction, qui s’annonce colossale, commencera. Or, ni Téhéran ni Moscou n’ont les moyens de l’entreprendre. Restent les pays occidentaux et arabes. Or, ils posent au préalable le départ du dictateur syrien. Le vainqueur n’est jamais celui dont on demande qu’il quitte le pouvoir.

12/09/2018 - Toute reproduction interdite


Le président iranien Hassan Rouhani, le Turc Tayyip Erdogan et le Russe Vladimir Poutine arrivent pour une conférence de presse après leur rencontre à Téhéran, Iran, le 7 septembre 2018.
De Jean-Pierre Perrin