Roland Lombardi, chercheur et consultant indépendant, nous livre son analyse sur le retrait des troupes américaines en Syrie et  ses conséquences 

Le mois dernier, Donald Trump annonça que les troupes américaines présentes en Syrie (2 000 hommes environ) se retireraient prochainement. Pour le Président américain, leur mission contre un Daech, à présent moribond, est terminée.

Clairement, il semblerait que les Kurdes (en première ligne face à l’Etat islamique) ont été sacrifiés sur l’autel de l’alliance turco-américaine. Les Etats-Unis ont deux grands alliés au Moyen-Orient : Israël et l’Arabie Saoudite. Mais dans le monde sunnite, notamment face à l’Iran, Washington a trop besoin de la Turquie, qui est un membre important de l’OTAN et qui possède l’armée la plus puissante de la région. La stabilité de l’Arabie saoudite n’est pas du tout assurée dans un avenir proche et surtout, on aura remarqué l’« efficacité » de la soldatesque saoudienne au Yémen ! Trump n’est pas stupide et il sait tout cela. Par ailleurs, pour les Etats-Unis et à juste titre, la Turquie s’est trop rapprochée de l’Iran et de la Russie. Raisonnablement, il fallait y remédier. Ainsi, après les tensions, nous avons vu ces derniers mois, par le biais entre autres de l’affaire Khashoggi et suite aux pressions financières américaines, s’opérer un réchauffement entre Ankara et Washington (libération du pasteur américain et surtout, il y a peu, l’achat par la Turquie de missiles Patriot américains !). Enfin, il est fort probable que cette apparente « carte blanche » offerte à Erdogan (en dépit des conseils très officiels américains de ne pas toucher aux Kurdes), soit également un message sibyllin adressé par Washington afin que les Turcs mettent un bémol à leurs accusations contre les Saoudiens dans justement l’affaire Khashoggi...

Donc, à première vue, le retrait unilatéral américain (très critiqué par le Pentagone ; le Secrétaire à la Défense, le général Mattis a démissionné dès le lendemain de l’annonce de Trump) pourrait sembler ouvrir, au sens propre comme au sens figuré, un véritable boulevard à l’Iran. D’ailleurs, les alliés des Etats-Unis, l’Arabie saoudite et surtout Israël sont très inquiets. Certes, la coordination entre Jérusalem et Moscou, afin d’endiguer l’influence iranienne en Syrie, est toujours effective. Toutefois, le départ américain laisse, comme le disent eux-mêmes les dirigeants israéliens, l’Etat hébreu seul face à l’Iran. Outre les raisons que j’ai évoquées plus haut, la décision de Donald Trump est donc aussi un moyen d’adresser un message fort à Netanyahou. En effet, ce dernier fait la sourde oreille aux exigences américaines quant au futur plan de paix israélo-palestinien, le « deal du siècle », tant souhaité par Trump. Très courroucé, le président américain commence véritablement à perdre patience, alors qu’il a pourtant donné jusqu’ici énormément de gages au Premier ministre israélien.

Toutefois, ne soyons pas naïfs, ce retrait américain de Syrie ne sera que très relatif et très progressif notamment depuis le dernier attentat de Minbej, dans le nord du pays, il y a quelques jours, et qui vient de causer la mort de 16 personnes dont 4 soldats américains.

Pour autant, le choix du président américain ne sera pas aussi profitable à Téhéran qu’il n’y paraît. Même si Trump, avec sa provocation habituelle, avait alors déclaré qu’« ils (les Iraniens) peuvent faire ce qu’ils veulent là-bas », tout n’est finalement plus aussi rose pour l’Iran en Syrie.

En effet, malgré les dernières déclarations arrogantes et prétentieuses des Gardiens de la Révolution, Israël, encore avec l’aval russe, continue et continuera de frapper les bases et les troupes iraniennes et du Hezbollah (toujours sans représailles...). De plus, n’oublions pas qu’Assad ne voit pas d’un très bon œil une présence iranienne pérenne sur son territoire.

Par ailleurs, sept ans après le début de la guerre et de l’expulsion de la Syrie de la Ligue arabe, l’isolement du maître de Damas, qui contrôle désormais deux tiers du pays, semble toucher à sa fin. De nombreux pays sunnites de la région, comme le Soudan d’Omar el-Bechir ou encore les Emirats Arabes Unis et même l’Arabie saoudite, grâce à l’entremise égyptienne et russe, sont en train de rétablir leurs relations politiques et économiques avec Bachar al-Assad.

Les Russes, quant à eux, qui sont les derniers « partenaires » de poids de Téhéran, ne veulent pas non plus une influence iranienne trop grande dans la région. Du côté de l’Irak, rappelons qu’il y a quelques mois, de hauts dignitaires et responsables politiques chiites se sont rendus à Riyad et que dernièrement, certains se sont même rendus en Israël !

Assurément donc, comme je l’ai déjà écrit, l’Iran n’a plus les moyens de ses ambitions. Certes, le régime reste solide. Cependant, les sanctions n’ont fait qu’accentuer les problèmes socio-économiques du pays, la chute de la valeur de la monnaie iranienne et surtout le mécontentement populaire. La mauvaise gestion et la corruption des autorités sont vivement critiquées ainsi que les différentes interventions extérieures (Liban, Syrie, Irak...).

De plus, dans le bras de fer qui les oppose à Trump, les Iraniens ne peuvent raisonnablement pas se permettre une politique du pire. Ainsi, il est fort probable, au contraire, qu’afin de préserver tous les bénéfices économiques et commerciaux de leur victoire en Syrie et de l’influence politique acquise dans la région, les responsables iraniens, en situation de trop grande faiblesse, mais qui sont de grands pragmatiques, se résignent finalement à revenir à la table des négociations...

En définitive, Trump ne veut pas faire chuter le régime. Malgré la dernière déclaration belliqueuse de John Bolton[1], le conseiller à la sécurité nationale de la présidence et peut-être le redéploiement des soldats américains en Syrie vers l’Irak, le locataire de la Maison Blanche reste foncièrement hostile à tout nouvel interventionnisme et ingérence américaine, notamment au Moyen-Orient. Comme il l’a maintes fois affirmé depuis des années et notamment durant sa campagne, Trump est absolument contre les utopiques et catastrophiques regime change et nation building dont on a vu, depuis, les désastreuses conséquences. C’est d’ailleurs cette position qui l’a également rendu très populaire. Sa sortie de l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015 et les sanctions économiques contre Téhéran, n’ont pour objectif que de mettre la République islamique à genoux, la mettre sous pression et finalement, la forcer à négocier un nouvel accord, un « meilleur accord » comme il le dit lui-même. D’autant plus qu’il garde toujours une porte ouverte puisqu’il ne cesse de répéter, qu’il est prêt à rencontrer directement le président Rohani à tout moment.

Au final, en dépit des pressions maximales qu’il subit, Trump, qui rappelons-le, méprise cette région (à propos de la Syrie, il a d’ailleurs récemment dit que ce n’était que « sable et morts » !) souhaite réellement un « désengagement » américain (encore une fois très relatif et très progressif). Celui-ci, sera sans aucun doute accompagné d’un « Yalta régional » avec la Russie, mais à terme, sauf incident grave, il semble plus que jamais inéluctable. Et justement, les Iraniens devront donc compter, notamment en Syrie, avec le nouveau « juge de paix » russe. Or, les Kurdes ne s’y sont pas trompés. En 2017, préférant les Etats-Unis, ils avaient rejeté la proposition de soutien de Poutine… Mais dès l’annonce américaine, sous la menace turque de plus en plus pressante, ils se sont alors immédiatement tournés vers Assad et bien sûr les Russes...

19/01/2019 - Toute reproduction interdite.


[1] https://www.atlantico.fr/decryptage/3563837/iran-pourquoi-la-menace-d-une-intervention-militaire-brandie-par-john-bolton-pourrait-marcher-roland-lombardi?fbclid=IwAR07TU1a0grMdw6Ybn7gxxXFlfy0VbhtshjOmEnzfFANqEdoZHm0Lp339BQ


Des soldats américains sont vus lors d'une patrouille près de la frontière turque à Hasakah, en Syrie, le 4 novembre 2018.
Rodi Said/Reuters
De Roland Lombardi