Les 4,5 millions d’habitants de la région d’Idlib ne sont plus ravitaillés que par le poste frontière turco-syrien de Bab Al-Hawa, par lequel transitent chaque mois un millier de camions. Sous la pression de la Russie, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a accordé qu’un sursis de six mois à ce couloir humanitaire, alors que les Occidentaux réclamaient la réouverture de trois autres couloirs…

Par Ian Hamel.

Le gouvernorat d’Idlib, avant la guerre, était une région agricole plutôt riche, cultivant des céréales, des olives, du raisin. C’est aujourd’hui l’une des dernières enclaves échappant au régime de Damas. Plus de quatre millions d’habitants sur un territoire à peine plus grand qu’un département français. 75 % de la population ne survit que grâce à l’aide humanitaire (nourriture, médicaments, vaccins, abris, eau). C’est aussi une zone dominée par Hayat Tahrir Al-Cham, le nouveau nom du Front Al-Nosra, rebaptisé un temps Front Fatah Al-Sham), un groupe salafiste djihadiste proche d’Al-Qaïda. L’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) a lancé la semaine dernière un cri d’alarme : le Conseil de sécurité de l’ONU devait se prononcer en fin de semaine sur le renouvellement de ce couloir humanitaire ouvert à la frontière turco-syrienne. Moscou s’y opposait, considérant que la guerre est finie, et que la distribution de l’aide doit passer par le pouvoir “légitime“ de Bachar el-Assad. Les Occidentaux réclamaient non seulement son maintien, mais la réouverture de trois autres passages fermés sous la pression des Russes.

La décision de l’ONU ne concerne pas que le sort, déjà dramatique, de 4,5 millions de Syriens (dont 2,4 millions de déplacés venant d’Alep, de la Ghouta, de Deraa). Elle implique la Turquie et indirectement l’Europe. Privés de tout, régulièrement bombardés, les habitants d’Idlib, en cas de fermeture du dernier couloir, n’auraient d’autre choix que le fuir en Turquie. Ankara, qui accueille déjà quatre millions de réfugiés syriens, se retournerait vers Bruxelles pour lui réclamer des milliards supplémentaires pour subvenir à leurs besoins. Ancien médecin militaire, Raphaël Pitti, spécialiste de l’urgence des catastrophes, a lancé dans Le Monde vendredi un appel pour que la France use de tout son poids afin « d’assurer le renouvellement de l’aide transfrontalière du point de passage de Bab Al-Hawa ». L’interview que le docteur Raphaël Pitti, responsable formation de l’UOSSM France, a été accordée à Fild avant la décision prise par le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais ses propos restent d’actualité.

Fild : Pouvez-vous nous préciser la spécificité de ce point de passage ?

Raphaël Pitti : Les autres points de passage humanitaires, ceux d’Al-Yarubiyah vers l’Irak, d’Al-Ramtha vers la Jordanie et de Bab Al-Salamah vers la Turquie, autorisés par une délibération de l’ONU, ont été fermés sous la pression de la Russie. Cela montre la grande faiblesse des Occidentaux vis-à-vis de Poutine. Il ne reste plus que Bab Al-Hawa, qui ne soit pas contrôlé par le régime de Damas. La Russie estime que toute l’aide humanitaire doit transiter par le pouvoir syrien. Comment les populations vivant dans le gouvernorat d’Idlib pourraient-elles faire confiance à ceux qui les bombardent et les affament sans cesse ? La situation dans cette poche de résistance est dramatique. Aux 2,4 millions de déplacés s’ajoutent 1,7 million de personnes vivant dans des camps. Il n’y a plus de travail. Leur seul salut passe par l’unique couloir humanitaire par lequel transitent chaque mois mille camions de l’ONU. Sur place, cette aide est distribuée par une quarantaine d’associations et d’ONG.

Fild : Cette enclave est contrôlée par Hayat Tahrir Al-Cham, plus connu sous le nom de Front Al-Nosra ou Front Fatah Al-Cham, une formation placée depuis mai 2014 sur la liste de l’ONU des organisations proches d’Al-Qaïda. En d’autres termes, il s’agit d’une organisation terroriste. Cela n’explique-t-il pas la réticence des Occidentaux pour venir en aide à la région d’Idlib ? Même si ses habitants ne sont pas responsables de cette situation.

Raphaël Pitti : C’est vrai. Mais qui contrôle ces rebelles ? Cette région est sous le contrôle des Turcs. Les membres de Hayat Tahrir Al-Cham servent de supplétifs à l’armée turque en Libye, dans le Haut-Karabakh, dans la région d’Afrine, en Syrie, majoritairement peuplée de Kurdes. Si j’ai lancé cet appel avec le docteur Ziad Alissa, président de l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM France), c’est pour des raisons humanitaires. Et pour tenter de mobiliser les Occidentaux, qui réclamaient un sursis d’un an et la réouverture d’autres couloirs humanitaires.

Fild : Les Occidentaux ont-ils conscience de l’enjeu ?

Raphaël Pitti : Ce sont les Turcs qui ont voulu cette zone de désescalade de la violence, afin que les populations ne quittent plus la Syrie. Ils accueillent déjà sur leur territoire quatre millions de réfugiés. Ankara sait que les Russes veulent récupérer Idlib. Si ce couloir humanitaire ferme, les bombardements vont aussitôt redoubler. Les habitants affamés n’auront d’autre solution que de fuir vers la frontière turque. Et que va faire Erdogan ? Après les quatre milliards puis les deux milliards d’euros obtenus de la part des Européens pour garder en Turquie ces réfugiés, il reviendra frapper à la porte de Bruxelles pour lui réclamer d’autres milliards. Il existerait peut-être une autre solution pour échapper au diktat de la Russie qui fait la loi à l’ONU : que le transit par Bab Al-Hawa se fasse dorénavant sous le contrôle de la Turquie. Moscou pourra-t-elle accepter ?


Workers carry boxes of humanitarian aid near Bab al-Hawa crossing at the Syrian-Turkish border, in Idlib governorate, Syria, June 30, 2021
© Mahmoud Hassano/Reuters
De Ian Hamel