Il n'est pas facile de reconnaître une certaine vulnérabilité chez les policiers. Dans l'imaginaire collectif, ces piliers de la Nation incarnent la force au service de la République, sorte de héros des temps modernes, comme en témoignent d’ailleurs les nombreux films, séries et documentaires où les policiers tiennent une place centrale. Dans ces conditions, comment imaginer qu'ils puissent s’effondrer psychologiquement, et finalement se donner la mort ? C'est pourtant aujourd’hui la profession la plus touchée par le suicide en France.

La chronique de Patrice Schoendorff, psychiatre médecin-légiste, Chef du pôle de psychiatrie du Chablais, praticien attaché aux Hospices Civils de Lyon.

Le suicide a toujours été une question ontologique. Ce « meurtre de l’homme par soi-même » est un acte, au fond, d’une grande violence, très douloureuse et traumatisante pour l’entourage, et qui a forcément de tous temps frappé les consciences de ceux qui restent, les plongeant dans une certaine interrogation, voire une totale perplexité. Perplexité parfois réprobatrice d'un acte considéré « contre nature », condamné pendant très longtemps par l’Église en France, et dans de nombreuses autres doctrines religieuses.

Le terme même de « suicide » est issu d’un néologisme récent issu du latin « suicidum », qui s'est substitué en 1737 à l'expression « homicide de soi-même » utilisé jusqu’alors, mais finalement jugé trop excessif par les penseurs du siècle des lumières comme Voltaire. Selon l'historien Jean Starobinski, il existerait au moins deux formes de suicide depuis Hippocrate, décrites par des expressions diverses : « Les images du suicide, dans la culture de l'Occident, oscillent entre deux types extrêmes : d'un côté, le suicide accompli en pleine conscience, au terme d'une réflexion où la nécessité de mourir, exactement évaluée, l'emporte sur les raisons de vivre ; à l'opposé, l'égarement démentiel qui se livre à la mort sans penser la mort. Les deux exemples pourraient être symbolisés par les figures mythiques de Caton et d’Ophélie ». La clinique psychiatrique moderne décèle la plupart du temps un mélange des deux types. L'étude du suicide a commencé au XIXe siècle et est dominée par deux courants : celui de la médecine et de la psychiatrie (avec notamment Jean-Etienne Esquirol à partir 1838) et celui de la sociologie (du célèbre Émile Durkheim depuis 1897).

1.300 suicides de policiers depuis 25 ans

800.000 personnes meurent chaque année dans le monde pour cause de suicide (auxquelles s’ajoutent 200.000 tentatives de suicides), ce qui en fait la 13ème cause de mortalité mondiale. 9.300 morts par suicides ont été recensés en France en 2016. Et en 2019, d'après les dernières statistiques disponibles, 59 policiers se sont suicidés. Le suicide touche 34,6 policiers sur 100.000, soit beaucoup plus que le taux de suicide de l'ensemble de la population française (13,2 décès pour 100.000 personnes). Le métier de policiers est donc a priori la profession la plus touchée en France par le suicide en 2021 ! Avec 40 à 55 suicides recensés chaque année depuis 23 ans, la France se retrouve tristement parmi les pays occidentaux où le taux de suicide des policiers est le plus élevé. 1.300 policiers se seraient donc ainsi donné la mort en France depuis un quart de siècle. Ce taux élevé concernerait surtout les jeunes policiers de moins de 36 ans, non préparés « au stress particulièrement intense » des métiers de la police. Une vulnérabilité qui peut surprendre pour ceux qui se font une image un peu caricaturale de cette profession.

Conditions de travail anxiogènes

Les conditions de travail et l’exposition directe à la violence expliquent d'abord cette fréquence des suicides chez les policiers, selon Christophe Girard, vice-président de l’association PEPS-SOS policiers en détresse (créée en septembre 2019), ayant pour vocation l’entraide, la prévention et la lutte contre le suicide dans la Police. La récurrence de scènes violentes auxquelles sont confrontés les policiers finit ainsi par créer un syndrome de stress post-traumatique par accumulation de ce type de situation. Ces scènes violentes intègrent les agressions de nature diverses dont sont victimes de nombreux policiers. À cela s'ajoute une « organisation du travail destructrice et pathogène », avec des journées à rallonge. « Aux Stups, je fais actuellement entre 70 et 80 heures par semaine, avec les week-ends et jours fériés passés à travailler », confirme Christophe Girard. « Tout ceci crée en plus des tensions au sein du couple ou du cercle familial, et provoque aussi une désocialisation des agents ». Cette déshumanisation importante de la profession semble bien réelle. Elle est pointée par plusieurs syndicats qui dénoncent parfois une absence d’empathie de la hiérarchie. Il y aurait même une forme de harcèlement de la part de cette même hiérarchie et de l’administration, ce que le syndicat de policiers VIGI qualifie de « pratiques managériales délétères », sans que l’on ait pu à ce jour en identifier la raison précise. « C’est parfois hyper violent », nous confie Christophe Girard. Pour VIGI, il existe enfin une perte de sens des missions des policiers, de plus en plus assignés à remplir des tâches chronophages de renseignements statistiques qui les détournent inutilement de leur cœur de métier. Résultat : un risque de burn-out et brown-out* est de plus en plus sensible.

Des solutions de prévention concrètes

Un certain nombre de mesures pourraient pourtant être prises pour prévenir utilement les risques psycho-sociaux observés qui minent actuellement l’institution policière.

Voici la liste que préconisent PEPS SOS, Policiers en détresse, mais aussi le syndicat VIGI :

- Formation au protocole 6C : ce fameux protocole israélien permet de traiter le psycho traumatisme et de réduire au maximum le risque d’émergence d’un syndrome de stress post traumatique.

- Mise en place de psychologues de proximité qui iraient à la rencontre des policiers au lieu d’attendre dans leur cabinet qu’ils viennent à eux. Actuellement, le nombre de psychologues de la police serait trop réduit.

- Mise en place de conventions ou de partenariats avec certains services de psychiatrie publique, permettant aux policiers d’avoir un accès facilité auprès d’un psychiatre avec toute la discrétion nécessaire.

- Mise en place d'un suivi individuel pour les policiers victimes d’agressions.

- Amélioration de la qualité de vie au travail, avec l’aménagement de temps pour la pratique du sport et de la relaxation, ceci impliquant de facto une réforme du service de soutien psychologique opérationnel.

- Mise en place de séances de coaching professionnel.

- Obligation pour les chefs de service de fêter les événements importants de la vie d’une unité ou d’un fonctionnaire.

- Notation à 360 degrés : pour PEPS SOS, un bon chef doit aussi être apprécié de ses subordonnés et donc devrait également être évalué par ses subordonnés, qui pourraient dès lors prendre part à la notation de leur chef.

Le silence troublant des autorités

Curieusement, le président de la République n’a pas évoqué le problème du suicide dans la police lors de son discours de clôture du Beauvau de la sécurité le 13 septembre dernier. D’où une grosse déception des associations et des syndicats de policiers, notamment PEPS SOS et Christophe Girard, qui avait eu d’ailleurs beaucoup de mal à être convié à la clôture de cette consultation.

Pire : parmi les mesures proposées par le Beauvau de la sécurité, il semble qu’il n’y ait eu aucune décision prise pour prévenir le suicide dans la police. Ne serait-ce pas un aveu d'impuissance des autorités face à l'ampleur d'un phénomène aussi problématique que gênant ? Pourtant, le moment est venu de prendre cette terrible question à bras le corps avant que les effets empirent, ce qui est à craindre au vu de l’évolution de notre société si tourmentée.

Il est également étonnant et symptomatique que les policiers - avec les soignants, et notamment les médecins - soient les plus concernés par le suicide. Cela interroge, et sans doute en dit long sur les affres de la société française. Les policiers sont des acteurs essentiels de notre République et constituent l’une des digues majeures face aux dérives sociales qui mettent en péril notre sécurité. Pourtant, c'est aujourd'hui une profession manifestement ébranlée, fissurée, et qui doit être consolidée, réparée.

Les policiers ne sont pas « des colosses à l’âme d’argile » mais simplement des professionnels « au front », pris dans la turbulence générale, et qui nécessitent l’écoute et les accompagnements nécessaires en rapport avec les difficultés actuelles liés à leur profession.

Cela exige de prendre conscience que cette vague de suicide dans la police n’est donc en rien inéluctable.

* Le brown out peut se traduire par « manque d’énergie ». Un salarié atteint de brown out ne donne plus de sens à ses tâches et qui n’a plus aucune énergie

05/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron prononce un discours lors de sa visite à l'école de police de Roubaix,le 14 septembre 2021.
© Ludovic Marin/Pool via Reuters
De Patrice Schoendorff