En préconisant en France des statistiques ethniques, l'ONU porte un coup au modèle universaliste français, qui faisait jusqu'ici quasi-consensus. Une attaque dangereuse pour l'équilibre d'une société déjà en proie au repli communautariste. Car l'universalisme n'est pas seulement une exception française, c'est aussi l'essence de notre République.

La chronique de Francis Mateo

Il fut une époque où la gauche et la droite portaient en France un discours universaliste consensuel. Un temps où l'universalisme, comme la laïcité, faisait partie de ces valeurs cimentées au fil des siècles par le pire (les guerres de religion) et le meilleur (les Lumières). Un universalisme qui s'oppose au modèle « multiculturaliste » des pays anglo-saxons, et qui s'inscrit dans le premier amendement de notre Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » C'est au nom de ces valeurs que la République française a toujours rejeté toute catégorisation des individus selon des critères ethniques, interdisant par là même d'établir des statistiques de cet ordre. Il y avait également consensus politique sur le sujet, à l'exception de l'usage opportuniste et électoraliste que souhaitait en faire l'extrême droite.

Mais l'ONU vient de lancer un pavé dans la mare, en publiant un rapport qui appelle les autorités françaises à recourir aux statistiques ethniques pour lutter contre un supposé « racisme systémique ». « Le fait de reconnaître expressément les personnes d'ascendance africaine dans les statistiques est également un pas vers la reconnaissance de leur identité et de leur héritage, qui va de pair avec leur droit à la dignité », prétend le document publié par les Nations Unies (1)

Le concept de racisme institutionnel -ou systémique- est apparu aux États-Unis dans les années 60, remettant en cause le rejet scientifique du racisme qui prévalait depuis la Shoah pour le remplacer par un racisme structurel, une « idéologie raciste » qui opprimerait en quelque sorte toutes les minorités.

« Un racisme à l’envers »

La France avait résisté jusqu'ici à cette conception « ethniciste » de la société, mais l'échec des politiques d'intégration et d'assimilation - qui participent à la montée du communautarisme et des théories racialistes - ouvre la voie dans notre pays à ce modèle multiculturaliste anglo-saxon.

En ce sens, l'extrême gauche tient une grande responsabilité dans la fragilisation de l'universalisme républicain. Étrange alliance objective des extrêmes politiques désormais unis par l'obsession de la race, voire un « racisme complaisant », comme le décrit si justement l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf : « l’une des grandes perversités du racisme contemporain est que, partant d’une volonté de respecter les différences, on dérive consciemment ou inconsciemment vers une attitude consistant à croire que ces différences sont immuables et constituent l’essence même des populations concernées ».

À l’inverse, « le modèle universaliste de l’assimilation, qui consiste à « rendre semblable », est profondément antiraciste », note le rapport parlementaire rendu en mars 2020 (2), et présidé par le député LR Robin Reda : « l'instauration de statistiques ethniques plus poussées pourrait sembler utile pour mieux mesurer certaines discriminations, mais cela pourrait aussi bien fragiliser la cohésion sociale en donnant une reconnaissance à l'existence de certaines « communautés » et en figeant certains groupes en fonction de critères ethniques parfois artificiels».

Un rapport qui cite également Jean-Pierre Chevènement, lucide et implacable : « J’aimerais évoquer l’émergence actuelle d’un « racisme inversé » […] De nouveaux vocables voient le jour, sous l’effet d’une mode qui nous vient des États-Unis : « racisé », « indigènes de la République », études « décoloniales » ou « postcoloniales ». […] Je pense que l’universalisme républicain ne s’accommode pas de ce renversement et qu’il faut combattre ceux qui veulent créer ce racisme à l’envers ».

C'est pourquoi l'instauration de statistiques ethniques est dangereuse, et risque d'imposer un remède pire que le mal. D'abord par l'utilisation partisane et malveillante de ces chiffres pour mesurer des phénomènes comme l'échec scolaire, la délinquance ou la population carcérale. Mais aussi parce que ce modèle peut accélérer la fragmentation communautariste et précipiter une explosion que beaucoup redoutent. En marquant ainsi, à coup sûr, la fin de l'universalisme français.

(1) Lire ici le rapport de l'ONU : https://undocs.org/fr/A/HRC/47/53

(2) rapport d'information l’émergence et l’évolution des différentes formes de racisme et les réponses à y apporter : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/racisme/l15b3969-tii_rapport-information.pdf

05/07/2021 - Toute reproduction interdite


Un drapeau français est agité devant la Tour Eiffel lors d'un rassemblement pour la France à Paris, le 30 avril 2002.
© John Schults/Reuters
De Francis Mateo