Culture | 1 avril 2021

Restitution des biens juifs volés durant la seconde guerre mondiale : l’étrange inertie de la France

De Stéphanie Cabanne
4 min

C’est avec une apparente bonne grâce que le musée d’Orsay a récemment accepté de restituer le tableau de Gustav Klimt, Rosiers sous les arbres, à une famille juive qui en a été spoliée en 1938. Laurence des Cars, directrice de l’établissement, a pour l’occasion souligné qu’il s’agissait d’un devoir moral et la « fierté pour le musée d’être capable de regarder l’histoire en face ». On pourrait croire qu’un consensus règne au sujet de l’émouvante question des spoliations nazies. Pourtant, 70 ans après les faits, la France peine à rattraper des décennies de mauvaise volonté. Une pareille lenteur interroge. Face aux affirmations volontaristes des ministres de la Culture qui se succèdent, faut-il croire que les choses sont réellement en train de changer ? 

Par Stéphanie Cabanne.

Les ayants droit de la propriétaire du tableau peint pas Klimt en 1905 Nora Stiany ne vont pas le voir revenir tout-de-suite en Autriche. Lorsque le musée d’Orsay l’a acquis auprès d’une galerie de Zurich en 1980, c’était en effet de manière légale et en toute bonne foi. Il appartient donc désormais aux collections nationales et il est à ce titre inaliénable.

Nora Stiany était une jeune femme juive qui avait hérité de la collection de tableaux de son oncle, l’industriel viennois Viktor Zuckerkandl. Elle avait dû s´en séparer après l’Anschluss et l’instauration de l’aryanisation des biens juifs. Un ancien proche de Nora, converti au nazisme dès 1933, acquit la toile de Klimt pour une somme dérisoire et réussit à la conserver jusqu’à sa mort. Pour la France, se défaire de l’œuvre - le seul Klimt présent sur le territoire ! - est une première et il faut pour cela, voter une loi levant l’inaliénabilité.

Les « Trente silencieuses »

Les choses devraient être plus simples lorsqu’il s’agit de restituer des biens n’appartenant pas aux musées. Comme les fameux « MNR » *, retrouvés par les Monuments Men dans les « Collecting Points » sur le territoire du Reich. Sur plus de 60 000 œuvres rapportées en France, 45 000 furent restituées à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit. À l’issue de ce remarquable travail, les musées firent valoir en 1949 que sur les 15 000 œuvres restantes, certaines méritaient d’être mises à l’abri dans leurs murs. 2 000 furent choisies, réparties entre Paris et les musées de province. Il ne s’agissait que d’une garde provisoire mais en l’absence de consignes précises et à l’heure où l’Europe entrait dans l’ère de la reconstruction, les MNR se fondirent silencieusement dans les collections. Les demandes de restitution s’éteignirent. La page était tournée.

À la Libération pourtant, le gouvernement provisoire avait repris le principe énoncé par les Alliés à Londres dès 1943 : les œuvres dérobées dans le gigantesque rapt européen de la guerre seraient restituées, même si la spoliation avait revêtu une apparence légale.

Dans les années 1990, le ministère de la Justice affirma le caractère imprescriptible des actions en revendication et en informa les musées. À eux d’en dresser la liste à partir de leurs inventaires et de la mettre en ligne. Certains se firent tirer l’oreille mais bon gré, mal gré, ils s’exécutèrent et dans leurs salles, les cartels des œuvres reçurent la très discrète mention MNR.

Les restitutions reprirent lentement : 48 entre 1996 et 2016. Mais bien souvent, il était difficile pour les ayants droit de retrouver des biens dispersés dans les musées et d’apporter la preuve de la spoliation. Face à la mauvaise volonté de certains établissements qui arguaient du fait que tel tableau avait été acquis de façon légale, la Cour d’Appel de Paris affirma en 1997 que des œuvres vendues par des intermédiaires alors qu’une famille juive persécutée était en fuite, étaient considérées comme spoliées.

Autre étape décisive, Aurélie Filipetti, alors ministre de la Culture, mit en place en 2013 une politique « proactive » : ce n’est désormais plus aux ayants droit de réclamer les œuvres de leurs ancêtres mais aux musées de tout mettre en œuvre pour en retracer la provenance. Les descendants sont souvent dispersés à travers le monde et la tâche est ardue. Les musées s’appuient sur l’aide de l’Union des généalogistes. Depuis 2019, une nouvelle commission au sein du ministère de la Culture dirigée par David Zivie, se consacre à l’identification des œuvres spoliées dans les collections françaises.

La France fait figure de parent pauvre

On se demande alors pourquoi, après 70 ans, moins de 100 œuvres sur 2 000 ont été restituées. À l’évidence, beaucoup auraient pu l’être si on s’était donné la peine de regarder les marques inscrites à leur revers (de collectionneur, de marchand, de restaurateur...) ou de recouper les archives.

Il fallut la parution en 1995 de l’ouvrage coup de poing Le musée disparu d’Hector Feliciano pour pousser dans leurs retranchements certains musées. L’auteur y dénonce en effet l’inertie française et la fâcheuse habitude des prestigieuses institutions muséales de conserver dans leurs réserves des MNR sans communiquer sur leurs origines ni rechercher leur propriétaire.

La même année, le président Chirac reconnaissait officiellement dans le discours du Vel d’Hiv, la responsabilité de la France dans les exactions et les déportations dont les Juifs furent l’objet. Changement de mentalité : les spoliations cessèrent d’être considérées seulement d’un point de vue matériel et devinrent le symbole de l’anéantissement un groupe humain par un autre.

Certes, la recherche de la provenance des œuvres est un travail long et compliqué. De nombreuses archives sont désormais accessibles mais la traçabilité n’est pas toujours possible. L’existence ou non de documents varie en fonction du type de spoliation.

Ce qui manque actuellement, ce sont les moyens. Trop peu de personnel dans les musées sont alloués à cette tâche, trop peu de chercheurs ou d’archivistes s’y consacrent. Par rapport à ses voisins allemand, belge ou néerlandais, la France fait figure de parent pauvre. Tant qu’il n’y aura pas la volonté de mettre en œuvre une véritable force de frappe, il est à parier que malheureusement, il restera un abîme entre les principes énoncés et la réalité.

* Le signe MNR (Musées Nationaux Récupération) désigne l’ensemble des œuvres d’art récupérées en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale.

01/02/2021 - Toute reproduction interdite


Les Monuments Men récupèrent des œuvres d'art volées au château de Neuschwanstein vers la fin de la Seconde Guerre mondiale.
© DR
De Stéphanie Cabanne

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