De Canberra à Washington, les signes d’alerte s’étaient multipliés ces derniers mois à propos des contrats des sous-marins australiens. Par naïveté ou idéologie, Paris semble s’être aveuglée.

Par notre spécialiste des questions de défense, Mériadec Raffray

Le 15 septembre, quelques heures avant que Joe Biden ne dévoile le partenariat stratégique « Aukus »*, par lequel Londres et Washington s’engagent à fournir à Canberra des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), afin, justifie le démocrate, de mieux faire face à la menace chinoise grandissante dans la zone indo-pacifique, le ministère français des Armées reçoit une lettre officielle de son homologue australien. Elle valide les « performances techniques et les avancée industrielles » de la première phase du programme bilatéral « Attack », et la « suite de la feuille de route », a révélé la semaine dernière Hervé Grandjean, le porte-parole de Florence Parly, patronne de l’hôtel de Brienne.

Signé en 2016, le contrat franco-australien prévoyait pour Naval Group la livraison, à l’horizon 2030, de 12 coques de sous-marins propulsées par un groupe moteur diesel-électrique. En les construisant à 60% sur place, l’industriel français offrait en sus à l’Australie son indépendance industrielle. Le « contrat du siècle » (baptisé ainsi par les Français) était partagé avec l’américain Lockheed Martin, en charge de la partie la plus juteuse : les systèmes de combat et les armes. Les stratèges parisiens ont ainsi érigé Camberra au rang de partenaire stratégique. Naval Group devait y gagner un millier d’emplois et près de 10 milliards d’euros. Ses engagements « n’ont pas varié », a déclaré son patron Pierre-Éric Pommellet, qui a envoyé sa facture aux Australiens. « Le client est roi et nous nous sommes toujours adaptés à ses besoins », a martelé Hervé Grandjean.

Pour sauver leur réputation à l’international, les autorités françaises s’efforcent aujourd’hui de tuer dans l’œuf les accusations d’incompétence distillées par la presse australienne pour justifier « Aukus ». Elles rappellent que notre pays a construit en 120 ans plus de 250 sous-marins, dont une vingtaine à propulsion nucléaire. Qu’il a déjà vendu des submersibles à propulsion classique au Brésil, au Chili, à la Malaisie, à l’Inde. Que son offre était dérivée de la série des nouveaux SNA Barracuda, dont le numéro un, le Suffren, livré récemment à la Marine Nationale à Toulon, « affiche déjà d’excellentes performances ». Le futur sous-marin aurait possédé l’allonge suffisante pour les besoins opérationnels des Australiens, et un niveau de discrétion jamais atteint grâce à des « pompes hélice » d’un nouveau genre… Bref, le revirement australien est une « trahison » politique, a martelé Jean-Yves Le Drian, notre ministre des Affaires étrangères.

« Nous n’avons pas changé d’avis, mais de besoins » ! Le Premier ministre australien Scott Morrison s’est contenté de déclarations publiques laconiques pour justifier l’injustifiable : historiquement anti-nucléaire, son pays se serait converti brutalement à cette option. Si Morrison n’avait pas accédé par surprise en 2018 aux responsabilités du pays, il est très probable que le programme Attack suivrait encore son cours. Il est l’une des figures de ce courant de la droite australienne qui n’a jamais accepté la victoire française, entérinée par la signature de son ennemi personnel, le Premier ministre de l’époque, Malcom Tunball. Quelques mois avant le 25 avril 2016, un quotidien australien de référence révélait les spécifications - classifiées - des sous-marins que la France avait vendus à l’Inde, contenue dans une mystérieuse clé USB. Pour le journal, il était entendu que les « froggies » ne savent jamais garder un secret ! Dans cette affaire jamais élucidée, un homme a joué un rôle clé : Rex Patrick. Cet ancien officier de marine, élu entre temps sénateur, a évoqué dans la presse australienne la nécessité de prévoir un plan B à un programme Attack voué au naufrage industriel le 21 février dernier…

Reprise depuis plusieurs mois dans les médias de l’île, cette petite rengaine n’a échappé à aucun journaliste parisien suivant le dossier. Nos Services ont dû faire leur travail. Alors, est-il possible que les responsables français n’aient pas voulu croire à l’hypothèse du « crash » ? À aucun moment, y compris au cours des dernières semaines, se défendent-ils, leurs homologues australiens n’ont évoqué une quelconque intention de saborder Attack. On sait maintenant qu’ils négociaient en secret avec Londres et Washington. Camberra aurait même rassuré Paris quand ses interlocuteurs auraient posé la question de la propulsion nucléaire, dont l’hypothèse avait fini par circuler, apprend-on.

L’aveuglement des stratèges français

Forte de sa technologie, la France croyait avoir vraiment forcé l’entrée du club « Five Eyes », l’alliance anglo-saxonne du renseignement. Et que Biden ne serait pas Trump, comme l’ont seriné le gouvernement et la majorité. Ils auraient dû ouvrir les yeux. La Maison Blanche aux couleurs démocrates a accumulé les mauvaises manières à son endroit. En Allemagne, elle a imposé ses avions de patrouille maritime contre les nôtres, malgré un accord politique entre Paris et Berlin. En Suisse le Rafale de Dassault, là aussi vainqueur haut la main de la compétition, s’est fait coiffer au poteau par son coûteux et peu fiable F35.

En Grèce, avec la complicité de Lockheed Martin, Washington a essayé de torpiller une négociation dans laquelle Naval Group comptait vendre ses frégates. Est-ce un effet du dernier coup de fil Macron-Biden ? L'affaire vient de se dénouer en faveur de la France : Athènes officialise l’achat de 3 unités. En Égypte, Les États-unis tentent de ralentir la conclusion d’un second contrat de Rafale. Preuve de l’estime dans laquelle il tient « l’allié » français, Biden n’a toujours pas nommé son ambassadeur à Paris. À Londres, Boris Johnson avait provoqué l’ironie chez les stratèges français qui conseillent les politiques et les industriels lorsqu’il avait expliqué qu’il compenserait le Brexit en reformant « The Global Britain » - autrement dit le Commonwealth. C’est la partie que ce nationaliste pragmatique et opportuniste est en train de jouer sous nos yeux, et pour cet épisode, à nos dépens. On a d'ailleurs découvert qu’il avait été l’entremetteur entre Camberra et Washington.

En 2011, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, la France s’était intelligemment positionnée pour vendre à la Russie de Poutine deux exemplaires de son nouveau porte-hélicoptère d’assaut de type Mistral, ce bâtiment « couteau suisse » imaginé par nos meilleurs marins sur un coin de table à l’École de guerre, à Paris. Montant du contrat : 1,7 milliard d’euros. Ce n’était pas l’affaire du siècle, mais vu le délabrement des chantiers navals russes, cela ouvrait de sérieuses perspectives. Survint l’épisode de l’annexion de la Crimée en 2014. La France renia sa parole, revendit les bâtiments à l’Égypte et se fâcha avec Moscou. C’était un mal pour un bien, avait expliqué le ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian. Les perspectives d’équiper la planète anglo-saxonne étaient au beau fixe. La Pologne, notamment, nous faisait miroiter un énorme contrat d’hélicoptères. Les Américains l’ont raflé. L’Australie discutait déjà sous-marins avec les équipes de Le Drian. On connait la suite.

La stratégie indo-pacifique inaugurée par Emmanuel Macron en 2017 coulera pour de bon si la Nouvelle Calédonie vote l’indépendance le 12 décembre prochain. Les électeurs ont rendez-vous pour une troisième consultation sur l’avenir de ce « porte-avions » français immobile à l’autre bout du monde. Les deux précédents scrutins ayant été gagnés par les défenseurs de la souveraineté française, il fallait bien retenter.

À quel moment l’intérêt national guidera-t-il enfin nos stratèges et responsables politiques ?

* Alliance Australie-Grande-Bretagne-États-Unis

27/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le site de Naval Group et le port de la ville de construction navale de Cherbourg-en-Contentin, le 23 septembre 2021.
© Stephane Mahe/Reuters
De Meriadec Raffray