Au-delà des cris d’orfraie de la bien-pensance médiatique ou d’observateurs à la solde qatarie, le coup d’État au Soudan organisé par le chef des forces armées du pays, le général Abdel Fattah al-Burhan, n’est pas qu’un simple énième coup de force africain. Il revêt une importance notable pour l’équilibre de la région et s’inscrit dans un contexte géopolitique, où de nombreuses nations essaient d’influencer la tournure des évènements.

L’édito international de Roland Lombardi

En 2019, l’armée soudanaise doit faire face à une importante contestation populaire. Décidant de ne pas aller à l’affrontement général, elle laisse celle-ci chasser du pouvoir le général Omar el-Béchir longtemps allié (jusqu’en 1999) aux islamistes comme Hassan al-Tourabi, l’ancien chef des Frères musulmans soudanais.

Or, les militaires soudanais restent les maîtres du jeu grâce à la création d’un Conseil de Souveraineté présidé par le général al-Burhane, et d’un gouvernement de transition composé pour moitié de soldats et de civils, présidé par Abdallah Hamdok.

C’est dans la nuit du 24 au 25 octobre que le chef des forces armées soudanaises al-Burhan, jugeant le moment favorable - et surtout pour sauvegarder les intérêts de l’institution militaire -, prend le pouvoir qu’il exerçait déjà de facto.

Un scénario qui n’est pas sans nous rappeler les événements égyptiens de ces dernières années.

Comme chez le voisin du nord, l’armée soudanaise a laissé pourrir la situation tout en poussant à la faute la composante civile du gouvernement transitoire.

Toujours comme en Égypte, l’économie est essentiellement aux mains des militaires. Sur le plan de la justice, l’ancien président Omar el-Béchir vient d’être inculpé par la Cour pénale internationale en raison des crimes commis durant la guerre du Darfour. Et les civils du gouvernement ont donné leur accord pour le livrer au tribunal international. Plusieurs militaires, qui ont également participé à ces massacres, ont donc perçu cette décision comme une insulte, et surtout une menace…

Le Soudan, enjeu géostratégique

Au-delà de l’effondrement d’une démocratie fragile, les raisons et les conséquences de ce coup d’État sont d’une importance capitale pour toute la région.

Bien évidemment, la plupart des chancelleries européennes ont appelé explicitement à un retour d’un gouvernement civil à Khartoum. Mais ces appels risquent fort de rester lettre morte. Cela fait bien longtemps que l’avis des Européens ne vaut plus grand chose dans la région. Quant à l’administration Biden, comme depuis dix mois et dans tous les dossiers de la zone, elle se révèle totalement dépassée par les évènements.

Si les « idéalistes » Occidentaux semblent toujours ne pas avoir appris des leçons des « printemps arabes » (victoires électorales islamistes, chaos) et de leurs tragiques conséquences sur leurs propres sols (crises migratoires, terrorisme…), d'autres États beaucoup plus pragmatiques, préfèrent demeurer prudents. Ils perçoivent même, - certes discrètement – ce « printemps des militaires » (que j’annonçais dès février 2018), et en l’occurrence ici un pouvoir militaire au Soudan, comme un gage de stabilité pour leurs propres intérêts.

C’est le cas de la Russie et d’Israël. Le Soudan a accepté, en octobre 2020, un accord conclu sous l’égide et les pressions de Donald Trump pour normaliser ses relations avec l’État hébreu (dans le cadre des accords d’Abraham, signés également avec les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc). Or, cet accord devait être approuvé par le Parlement soudanais…

Al-Burhan avait rencontré Benyamin Netanyahou en février 2020. Le général soudanais était alors le principal porteur de ce rapprochement, très loin de faire l’unanimité dans le gouvernement et la société soudanaise. Et au-delà des bénéfices stratégiques, technologiques, commerciaux et économiques d’un rapprochement avec Israël, al-Burhan avait en contrepartie habilement négocié la rupture de l’isolement de son pays avec Trump, qui l’avait donc retiré de la liste noire américaine des « pays soutenant le terrorisme ».

De même, ne perdons pas de vue que le Soudan, comme d’autres pays de la région à l’instar de la Tunisie ou de la Libye, est le théâtre de l’affrontement idéologique et d’influence entre l’axe Qatar-Turquie et l’Entente Le Caire-Riyad-Abou Dhabi (largement soutenue par Moscou).

Après la mise à l’écart du pouvoir des Frères musulmans tunisiens, la cuisante défaite électorale des Frères au Maroc et l’échec d’Erdogan en Libye – et en dépit d’un retour en grâce des lobbyistes de Doha à Washington avec l’arrivée des Démocrates à la Maison-Blanche –, le Qatar (et son allié Turc) voit dans les évènements récents au Soudan comme un nouveau revers. Dans la période qui a suivi la chute d’Omar el-Béchir, plutôt proche des islamistes, les liens du Soudan avec la Turquie et le Qatar se sont affaiblis, alors qu’à l’inverse, les soutiens saoudien et émirati se sont intensifiés.

Mohammed ben Zayed et Mohammed ben Salman se sont profondément investis dans le pays, et soutiennent l’armée soudanaise depuis la transition faisant suite à la révolution de 2019. Le but étant d’amener le Soudan dans leur sphère d’influence. Ils ne sont d’ailleurs peut-être pas totalement étrangers à l’éviction d’Omar el-Béchir, qui, malgré son rapprochement avec les deux monarchies du Golfe, avait aussi signé des accords avec la Turquie et le Qatar à la fin de son règne…

Comme ses alliés MBZ et MBS, Sissi avait perdu les faveurs américaines avec la victoire des Démocrates qui préfèrent toujours, par idéologie, les islamistes aux autocrates. « Le dictateur préféré de Trump » (dixit Biden) s’est toutefois de nouveau rendu incontournable depuis son rôle de pacificateur lors de la dernière guerre de Gaza. Dès lors, le président égyptien peut poursuivre sa stratégie régionale. Ainsi, au-delà d’être un véritable mentor pour al-Barhan – qui, comme de nombreux officiers soudanais, a fait ses classes au Caire –, Sissi est partie intégrante du coup d’État d’octobre à Khartoum, et ce n’est un secret pour personne. D’ailleurs, lorsque Abdel Fattah al-Burhan a annoncé sa prise de pouvoir, il se trouvait devant deux drapeaux : celui du Soudan et celui de… l’Égypte !

L’histoire entre les deux pays est ancienne. Les militaires soudanais effectuent régulièrement des manœuvres avec leurs homologues égyptiens (le dernier date de la mi-octobre). Des exercices conjoints égypto-soudanais ont été organisés au début de 2021 dans le sud du Soudan. Baptisés « Gardiens du Nil », ils ont été considérés comme un message fort envoyé à l’Éthiopie. Car depuis dix ans, les relations entre l’Égypte le Soudan et l’Éthiopie sont mises à mal par la construction par Addis-Abeba du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) sur le Nil Bleu. Cet ouvrage préoccupe les deux autres pays situés en aval : Le Caire craint que ce méga-barrage ne compromette son approvisionnement en eau, et Khartoum s’inquiète également pour la sécurité et les flux passant par ses propres stations hydrauliques.

Autre dossier cher à l’Égypte : la mer Rouge. Riche en ressources, elle voit transiter environ 12 % du trafic maritime mondial à destination ou en provenance du canal de Suez.

Les 853 kilomètres de littoral du Soudan, où se trouvent les villes de Port-Soudan et de Suakin, qui ont été louées en 2018 à la Turquie, sont incontestablement le théâtre d’intenses rivalités régionales. Elles revêtent une importance éminemment stratégique pour Le Caire.

Enfin, il est notoire que les chantres de la contre-révolution que sont l’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite, n’appréciaient guère la source d’inspiration que pouvait incarner un peuple soudanais capable de chasser son dirigeant militaire autocratique pour le remplacer par un gouvernement civil.

En attendant, le pays est en faillite depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011. Elle l’a privé d’environ 75% de ses recettes pétrolières et d’une partie de la population la plus dynamique. Les pénuries sont monstrueuses et la dette nationale dantesque. Le poumon du pays, Port-Soudan (sur la mer Rouge), est relié à la capitale par le rail. C’est l’artère principale et vitale du pays, mais elle est sporadiquement entravée par l’insurrection et les attaques des Bedjas, une ethnie vivant dans son arrière-pays.

C’est tout le défi du général al-Burhan : après avoir été le bon élève de Sissi dans l’art du coup d’État, il devra très vite s’inspirer aussi de l’Égyptien quant à la modernisation de son économie…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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De Roland Lombardi