Le président américain Joe Biden a annoncé la réunion d’un sommet virtuel pour la démocratie les 9 et 10 décembre, rassemblant des chefs d’Etat et de gouvernement. Cette initiative est un camouflet infligé au système multilatéral, et l'ONU est la grande perdante.

Par Alain Jourdan (à Genève)

Le Sommet pour la démocratie convoqué les 9 et 10 décembre prochains par Joe Biden a fait monter d'un cran la tension entre Washington et Pékin. L'événement a beau être prévu pour se tenir en ligne, son impact se fait déjà ressentir. À dessein, le président américain a choisi d'inviter Taïwan et d'exclure la Chine de la liste des participants. Avec Vladimir Poutine et les représentants de quatre-vingts autres pays, le président Xi Jinping se retrouve sur la liste des bannis. Une humiliation insupportable à laquelle s'est ajoutée, ces dernières heures, l'annonce du boycott diplomatique des JO d'hiver organisés à Pékin.

Durant sa campagne, Joe Biden avait promis de mettre le combat contre les « autocraties » au cœur de sa politique étrangère. Promesse tenue… Les politologues relèvent que ce Sommet pour la démocratie ressemble de très près à « l'Alliance des démocraties » (1), la rencontre organisée par le président Clinton et sa secrétaire d'État, Madeleine Albright, en 2000. L'ambition est d'ailleurs la même : reprendre le leadership du monde libre.

Dans un texte commun publié fin novembre (2), les ambassadeurs de Chine et de Russie à Washington ont dénoncé ce qu'ils estiment être « une mentalité de guerre froide ». Selon eux, la démarche américaine « va raviver la confrontation et les fractures mondiales et créer de nouvelles lignes de division ». Ils se trompent d'autant moins que c'est l'objectif recherché. « Les États-Unis doivent être durs avec la Chine », avait écrit Joe Biden dans un article intitulé « Why America must lead again » publié en mars-avril 2020 dans la revue « Foreign Affairs » (3). Et de conclure : « Nous devons une fois de plus exploiter cette puissance et rallier le monde libre pour relever les défis auxquels le monde est confronté aujourd'hui. Il appartient aux États-Unis de montrer la voie. Aucune autre nation n'a cette capacité ».

L’ONU perd-elle la main ?

À Genève, temple du multilatéralisme, on s'inquiète de voir l'ONU perdre la main sur des questions aussi importantes que la démocratie et les droits de l'homme. L'élargissement de ce sommet à la société civile et au monde économique empiète, en outre, sur ce qui faisait jusque-là le succès de Genève. À 87 ans, le sociologue Jean Ziegler, ancien rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation et vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l'homme, est l'un des rares à dénoncer publiquement la tenue de ce Sommet. « Cela affaiblit considérablement l'ONU et notamment le Conseil des droits de l'homme », déplore ce dernier, qui voit dans cette initiative un retour à la doctrine Kissinger d'un « impérialisme nécessaire ». Autrement dit, d'une Amérique qui imposerait les conduites morales aux autres États.

« Je peux comprendre que l'idée puisse paraître séduisante lorsque l'on voit l'inefficacité du système multilatéral, mais c'est contraire à l'esprit de la charte de juin 1945 qui garantit le respect de la souveraineté de chaque État, quelle que soit sa structure politique », rappelle Jean Ziegler, qui s'inquiète de la polarisation voulue par les États-Unis. Le sociologue n'hésite pas à dire que l'invitation lancée à Taiwan de participer à ce Sommet « est une provocation incroyable et une agression pure et simple contre la Chine ». « Toute l'opération est faite pour rassembler le plus grand nombre possible d'alliés dans un front commun contre Pékin », constate-t-il. L'intention de la Maison-Blanche est claire. Elle révolte Gabriel Gallice, le président de l’Institut international de recherche pour la paix à Genève (GIPRI) (4). « Les États-Unis n'ont de cesse de rallumer une nouvelle version de la Guerre froide », dénonce-t-il, avant de trouver curieux qu'un pays comme le Pakistan fasse partie des invités. Quels ont été les critères retenus pour décider qui était digne de participer ou pas au sommet organisé les 9 et 10 décembre ? La question se pose lorsque l'on découvre que Jair Bolsonaro, le président du Brésil, n'est pas sur la liste des persona non grata. Son bilan en matière de droits de l'homme et de démocratie n'est pourtant pas vraiment exemplaire.

Avec ce Sommet, on s'éloigne du « multilatéralisme plus inclusif » souhaité par le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, qui a lancé un appel en septembre dernier en faveur de l'organisation d'un « Sommet du futur » (5), afin de dessiner les contours d'un « nouveau consensus mondial » pour assurer la paix et la sécurité.

Un recul de la démocratie en Amérique

Pour convaincre le reste du monde qu'ils peuvent être un exemple en matière de démocratie et de droits de l'homme, les États-Unis ont néanmoins du pain sur la planche. Le passage de Donald Trump et les images désastreuses de l'assaut sur le Capitole ont changé le regard porté par les autres pays. Dans un rapport publié en 2020, les analystes du Pew Research Center (6) observent que les habitants des pays développés et une partie de la population américaine ne considèrent plus la démocratie américaine comme un exemple à suivre. Maya Kandel directrice du programme États-Unis à l'Institut Montaigne, a recensé trois rapports et classements publiés cette année - celui de Freedom House, de l’Economist Intelligence Unit et de l’International Institute for Democracy and Electoral Assistance (7) – qui mettent en avant le recul quantifiable de la démocratie aux États-Unis en 2020 et en 2021.

Le ministère chinois des Affaires étrangères a pris un malin plaisir à le rappeler en publiant dimanche, à son tour, un rapport qui énumère les lacunes et les abus de la démocratie aux États-Unis (8). « Il fallait s’y attendre », observe le politologue américain établi à Genève. Lui non plus ne trouve pas l’initiative de Joe Biden très heureuse. « Cela va à l’encontre du multilatéralisme et de l’ONU en dressant une barrière entre ceux qui seront admis dans le camp des démocraties et les autres. Ce n’est pas le moment », objecte-t-il.

Comment Joe Biden peut-il restaurer la crédibilité des États-Unis ? Les rangs ne sont plus serrés comme autrefois. Si le Premier ministre britannique Boris Johnson pousse l'idée d'un nouveau groupe D-10 de 10 démocraties de premier plan (les membres actuels du G-7, plus la Corée du Sud, l'Inde et l'Australie) autour des États-Unis, la France, qui n'a pas encore digéré l'OPA hostile sur son contrat de vente de sous-marins à l'Australie, plaide plutôt pour une relance du système multilatéral existant (9).

1 https://carnegieendowment.org/files/16carothers.pdf

2 http://french.news.cn/2021-11/29/c_1310338852.htm

3 https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-01-23/why-america-must-lead-again

4 https://gipri.ch/

5 https://unric.org/fr/antonio-guterres-veut-un-nouveau-depart-pour-2021/

6 https://www.pewresearch.org/global/2020/02/27/satisfaction-with-democracy/

7 https://www.institutmontaigne.org/blog/le-sommet-pour-la-democratie-de-biden-un-projet-en-panne-dambitions

8 https://www.mfa.gov.cn/mfa_eng/zxxx_662805/202112/t20211205_10462535.html

9 https://onu.delegfrance.org/journee-internationale-du-multilateralisme

07/12/2021 - Toute reproduction interdite


Le siège européen des Nations Unies est photographié depuis la Place des Nations à Genève, le 2 septembre 2021.
© Denis Balibouse/Reuters
De Alain Jourdan