Début juin, les groupes aéronavals du Charles de Gaulle et du Queen Elisabeth ont enchaîné trois jours d’un exercice inédit baptisé « Gallic Strike ». Nous étions à bord du porte-avions français pour cette rencontre témoignant que Paris et Londres, sous l’égide de Washington, resserrent les lignes face aux nouvelles puissances navales.

Par notre spécialiste des questions de défense, Mériadec Raffray.

Ce jeudi 3 juin, la Corse est la cible principale de l’armada navale qui croise au large. 15 bâtiments et 57 aéronefs. Depuis les airs, sur la mer et sous l’eau, au moins trois sous-marins nucléaires d’attaque présents, toutes ses capacités sont mobilisées pour simuler la défense et l’attaque de l’Île de Beauté. Objectif : entraîner ensemble le porte-avions Charles de Gaulle, son homologue britannique, le HMS Queen Elisabeth, et leurs escortes. Un événement inédit. C’est le premier déploiement opérationnel du groupe aéronaval de notre allié d’outre-Manche. Entré en service fin 2017, son navire amiral redonne au Royaume Uni une capacité qu’elle avait perdu en 2010. En 2023, son sister-ship, le HMS Prince of Wales, lui apportera une quasi-permanence à la mer. Programmé sur trois jours, l’exercice franco-britannique est baptisé « Gallic Strike ». Il marque « le début d’une coopération opérationnelle qui s’étalera sur les vingt prochaines années », insiste le pacha du Charles, le capitaine de vaisseau Guillaume Pinget.

« Nos camarades britanniques se réapproprient toute une culture », souligne le capitaine de corvette Erwan, commandant adjoint des opérations de l’escadrille du Charles. Sous le pont d’envol du porte-avions, dans l’immense hangar où s’affairent des matelots entre les avions, les caisses métalliques et un alignement de bidons de carburant supplémentaires, le pilote de Rafale détaille les enjeux de cette séquence : « Les chasseurs britanniques F35B, derniers nés de l’industrie américaine, sont particulièrement furtifs. Ils peuvent pénétrer les défenses adverses sans être détectés. Mais comme ils décollent et atterrissent verticalement, leur rayon d’action est limité. Nos Rafale, eux, sont catapultés et freinés à l’atterrissage par des brins d’arrêt, comme sur les mastodontes américains. Moins discrets peut-être, ils peuvent voler beaucoup plus loin avec davantage d’armements. Nous sommes donc très complémentaires. Nous avons appris à articuler nos tactiques pour optimiser nos effets. Ce fut riche d’enseignement ».

Les deux navires amiraux voguent de concert sur la Grande Bleue. Les conditions météo sont optimales pour le défilé aérien qui clôture cette rencontre. Elle a débuté lorsque le groupe aéronaval français est entré en Méditerranée orientale, de retour de son périple en mer Rouge et dans le Golfe Arabo-persique débuté le 21 février dernier, et que son alter ego britannique franchissait le détroit de Gibraltar, à l’Ouest. « Ce n’est pas souvent que notre champ d’action est l’ensemble de la Méditerranée », sourit le capitaine de frégate Thomas, le commandant adjoint des opérations sur le Charles. « Nous avons ainsi pu simuler tout le spectre d’emploi des porte-avions : conserver ou acquérir la suprématie navale ; projeter de la puissance vers la terre ». Améliorer l’interopérabilité entre les deux groupes aéronavals européens, précise l’officier, nous permettra in fine d’envisager une véritable permanence dissuasive à la mer en se coordonnant, en cas de tension, ou bien encore , si le besoins s’en faisait sentir, de constituer une coalition. « Notre rôle est de fournir des solutions aux décideurs politiques », insiste l’amiral Pierre Vandier, le chef d’état-major de la Marine.

Preuve de l’importance de cette séquence, il avait convié à Toulon - et sur le Charles, qu’il a lui-même commandé - deux invités de marque : son homologue britannique, le « First Sea Lord » Tony Radakin, et Mike Gildey, le boss de l’US Navy. L’Américain, qui commande à 12 porte-avions, explique : « Nous sommes trois puissances maritimes, trois nations alliées et amies. Nous coopérons dans un même but : garantir la liberté et la sécurité de la navigation sur les mers, gage du développement de la prospérité économique ». Dans le cadre du grand basculement en cours du centre de gravité des forces américaines depuis le Moyen Orient vers la zone Indo-pacifique, afin de contrer la puissance chinoise émergente (qui aligne désormais la deuxième marine du monde), Washington encourage ses alliés à prendre le relais, tant dans l’Atlantique Nord qu’en Méditerranée ou dans le Golfe Arabo-persique.

Ses déclarations sont étayées par des actes. Sur le HMS Queen Elisabeth, dix F35 B sur les 18 embarqués sont en réalité des appareils américains détachés d’une unité de Marines basée en Arizona. Au vu de leur coût unitaire exorbitant, Londres les acquiert au compte-goutte. Et Washington assure la jointure opérationnelle. Dans le Golfe Arabo-persique, fin mars, le Charles de Gaulle a pris, pour la deuxième fois de son histoire, le commandement de la Task Force 50 américaine. Une demande de l’US Navy pour combler l’absence temporaire de son porte-avions, qui « illustre le très haut niveau de confiance et d’interopérabilité entre les deux marines », se félicite le contre-amiral Marc Aussedat, le patron du groupe aéronaval français.

Entre le retour des sous-marins russes dans l’Atlantique Nord et l’émergence des puissances navales chinoise et turque, Paris, Londres et Washington définissent leurs propres priorités. Cependant, les trois alliés savent qu’ils ont tout intérêt à coopérer pour surmonter le fait marquant de ce début de décennie : la fin de la suprématie dont jouissaient leurs marines sur les océans depuis la disparition de l’Union Soviétique.

11/06/2021 - Toute reproduction interdite


Conférence de presse de l'Amiral Pierre Vandier, l'Amiral Tony Radakin,et de l'Amiral Michael Gilday ,le 3 juin 2021
© Cindy Luu/Marine Nationale/Défense
De Meriadec Raffray