Analyses | 1 décembre 2019

Soldats tués au Mali : Les dernières heures

De GlobalGeoNews GGN
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Alain Bayle a servi en tant qu’officier supérieur, pendant plus de 30 ans, dans l’Aviation Légère de l’Armée de Terre. Il a participé à plusieurs opérations de guerre. Dans un ultime hommage, il nous raconte ce que furent probablement les dernières heures de ces 13 héros français morts au Mali. 

La France est triste et pleure ses morts. Andreï, Alex, Alexandre, Antoine, Benjamin, Clément, Jeremy, Julien, Nicolas, Pierre, Romain, Romain, Valentin. Que cette liste funeste nous paraît longue ! Derrière chacun de ces noms de Français, il y a, il y avait, une histoire, une passion, une famille d’adultes et d’enfants, et des amis. Tous pleurent aujourd’hui.

J’ai eu l’honneur d’être des leurs, de boire à la même source et de me nourrir aux mêmes râteliers. Je sais qui ils sont sans pourtant les avoir connus car ils sont de cette trempe que la France a la chance d’avoir comme serviteurs. Bien sûr qu’ils sont exceptionnels, car leur engagement les grandit au-delà de l’ordinaire, mais ils sont aussi profondément communs dans leur humanité et dans leurs rapports à autrui. Ce qui les sublime ne se voit pas, ils font mine de ne pas en être touchés mais ils savent qu’ils sont singuliers. Ils n’en tirent aucune vanité et leur grandeur est bien là.

J’essaie de les imaginer peu avant le drame. Ce territoire, le Mali, ils le connaissent bien. Certains y servent pour la quatrième ou la cinquième fois en peu d’années. Ils ont déjà appris à aimer ses paysages qu’ils ont parcourus en tous sens, à aimer ce climat, toujours dur pour un européen quelle que soit la saison, et, surtout, à aimer ces gens qui, bien que dans la plus extrême pauvreté, gardent une énergie et une envie de vivre qui dépasse celui qui n’a pas grandi sur ce continent. C’est pour eux qu’ils sont prêts à aller au-delà de ce que l’on peut demander à un homme. S’ils n’ont pas choisi de venir là, car on ne choisit pas ses missions, ils se sont bien engagés pour défendre des valeurs d’égalité et de justice. Leur présence au Mali est bien en phase avec cet engagement si prégnant.

Il faut les imaginer, ces treize garçons, dans leur quotidien avant le drame, dans le rythme d’une opération extérieure avec ses moments intenses et ses longueurs. S’il peut y avoir des longueurs, elles sont rares car il y a tant à faire dans ce type d’opération : après l’acclimatation au territoire, il faut s’approprier les contraintes de la logistique, qui est si ardue du fait du climat, de l’atmosphère sablonneuse et des élongations, il faut s’approprier les procédures, notamment opérationnelles, développées sur ce terrain particulier et il faut, surtout, comprendre la situation de la région, les différents acteurs avec leur histoire et leurs particularités, et comprendre l’ennemi, ses méthodes, ses tactiques et ses capacités. Cette appropriation est évidemment encadrée et a débuté bien avant la projection durant le cycle de préparation, mais elle se finalise sur le terrain d’engagement car c’est bien là que l’environnement est le plus réaliste. Que l’on soit commando issu des Troupes Alpines ou de la Légion Etrangère ou membre des équipages d’hélicoptères de l’ALAT[1], tous se retrouvent dans les actions de combat collectives, qui sont la finalité de l’engagement. Cela signifie, qu’avant d’être engagés ensemble ce lundi 25 novembre 2019, ces treize soldats se connaissaient et savaient combiner leurs savoir-faire pour remplir des missions tactiques complexes.

Très vraisemblablement dans les jours précédant ce jour tragique, ils avaient enchaîné de nombreux briefings, d’abord dans leurs unités avant d’être regroupés pour assurer l’unité de langage et de coordonner dans le moindre détail leurs actions futures.

Ils savaient tout de cette opération engagée au sud d’In Delimane dans le Liptako : la situation tactique, notamment celle de l’objectif, un groupe armé terroriste particulièrement dangereux, et celle des amis de la coalition, qu’ils soient Français bien sûr, mais aussi Maliens, Sahéliens et Occidentaux. Ils savaient tout des unités présentes sur ce compartiment de terrain, leurs capacités, leurs moyens, leurs objectifs et ils suivaient depuis plusieurs jours en temps réel leur manœuvre, la recherche, puis le contact avec l’adversaire.

Je peux imaginer qu’ils étaient placés en soutien de l’opération principale, peut-être en Quick Reaction Force[2], c’est-à-dire qu’ils devaient se tenir prêts à intervenir à tout moment au profit de leurs camarades déjà engagés pour les assister en cas de besoin ou pour intervenir, en urgence, là où on leur commanderait. Si tel était le cas, cela veut dire des heures d’attente, tout équipés, dans des conditions logistiques précaires, en plein cagnard. Cela signifie des heures tendues pendant lesquelles il faut suivre les opérations et réfléchir en permanence à des scénarios d’engagement avec, alternativement, des moments de tension, des moments de relâchement, des moments de mise en alerte, des moments de démobilisation … pendant des heures et des heures. Et ces heures filent entre frères d’armes qui, malgré leurs différences, vivent leur engagement de manière intense et sont là rassemblés car ils sont, chacun dans sa spécialité, parmi les meilleurs. Leur bagage opérationnel, leurs expériences individuelles, leur vécu sur ce théâtre et sur d’autres depuis des années font d’eux un système humain extraordinaire dans lequel chacun joue un rôle bien défini, où chacun est au service de l’autre et où chacun dépend de lui. Cette équipe tactique ne se décrète pas, elle s’est construite sur des mois voire des années avec, évidemment, une nette accélération sur le théâtre d’opérations. J’ignore s’ils ont déjà vécu, ensemble, des opérations critiques sur ce terrain ou sur d’autres, mais ce que je sais pour certain, c’est qu’ils sont, ce soir-là, une équipe terriblement homogène.

La nuit est maintenant tombée, subitement, avec ses avantages - une meilleure furtivité pour les hélicoptères – mais aussi ses inconvénients – des manœuvres plus délicates du fait d’une très mauvaise visibilité. Elle est particulièrement noire ce soir ; même les intensificateurs de lumière seront d’une aide limitée car il n’y a rien à intensifier vu le peu de photons présents dans l’atmosphère.

Les camarades au sol demandent l’engagement de la QRF car la manœuvre ne se déroule pas comme prévu. Un élément ennemi échappe au dispositif. Il faut le neutraliser d’urgence. Les treize camarades notent la dernière situation tactique, actualisent rapidement les mesures particulières de coordination et embarquent pour les derniers checks. L’ordre d’engagement tombe enfin, avec les derniers renseignements. Dans un noir total, les rotors des hélicoptères brassent ce sable si léger. Dans l’obscurité, l’équipe décolle vers son destin. Les Tigre armés ouvrent la voie, le Cougar est derrière. Il faut imaginer les pilotes totalement absorbés par leurs tâches techniques, qui sont extrêmement pointues dans cet environnement dégradé, pendant que les commandos, dans la soute du Cougar, préparent leur engagement, répètent les gestes à venir et opèrent les derniers préparatifs de leurs équipements avant l’engagement. « Dispositions de combat ! ». Tous sont immergés dans l’action, concentrés et, par des voies différentes, tendus vers le même objectif, la neutralisation des GAT[3]. L’entrée dans l’action transforme encore le groupe, qui devient corps.

Le dispositif est très resserré car la visibilité est très limitée et le détachement doit pouvoir réagir instantanément de manière coordonnée. Il se resserre encore à l’approche de l’ennemi malgré l’environnement extrêmement hostile, l’éclairement nul, le terrain accidenté, le temps contracté. « Contact ! ». Les esprits sont maintenant tendus à l’extrême et concentrés sur l’objectif tout proche. Les échanges à la radio sont calmes, courts et efficaces pour coordonner l’action en temps accéléré. La manœuvre s’intensifie encore au plus près de l’objectif, qui est extrêmement manœuvrant et très réactif. Alors qu’on recherche une fenêtre tactique, le drame survient. Le temps s’arrête. Treize de nos soldats viennent d’être fauchés, de manière fulgurante et violente, sans aucun préavis.

Après les honneurs intimes au sein de la famille militaire et avec leurs familles, ils reçoivent un hommage national aux Invalides ce 2 décembre.

La Nation les pleure et rejoint leurs familles, leurs épouses et leurs compagnes, leurs pères et leurs mères et, surtout, leurs enfants nés et à naître, dans la peine immense et indicible.

Adieu Andreï, Alex, Alexandre, Antoine, Benjamin, Clément, Jeremy, Julien, Nicolas, Pierre, Romain, Romain, Valentin : Respect !

Vous avez profondément mérité de la Nation et rejoignez nos camarades tombés pour que la France vive libre et en paix.


[1] Aviation Légère de l’Armée de Terre.

[2] Elément d’Intervention Rapide.

[3][3] Groupe Armé Terroriste.

02/12/2019 - Toute reproduction interdite


Des soldats portent les cercueils lors d'une cérémonie en l'honneur des 13 soldats français tués au Mali, aux Invalides à Paris, France le 2 décembre 2019.
Thibault Camus/Pool via REUTERS
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