Bien qu’il ait affiché sa volonté d’apaiser les tensions avec l’Union européenne, le président turc Erdogan a humilié la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en la privant de fauteuil lors d'une visite officielle à Ankara. Retour sur une provocation calculée et un énième affront pour l’Union Européenne.

L'édito de Roland Lombardi.

Le mardi 6 avril, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen, Charles Michel, se sont rendus à Ankara pour relancer le dialogue avec la Turquie. Lors de cette visite officielle, l’Allemande s’est retrouvée privée de siège à la différence de son collègue belge. Interloquée, elle s’est résolue, à rejoindre l’un des deux divans de la pièce qui lui était proposé. Cette scène captée par les caméras a fait le tour du monde.

Fort justement, de nombreuses voix se sont levées pour dénoncer l’attitude du président turc. Car au-delà d’une nouvelle provocation en direction de ses interlocuteurs européens, Erdogan nous rappelle, pour ceux qui en doutaient encore, le sexisme de son idéologie, et qu’elle est sa véritable conception de la femme…

Or, c’est aussi sur le fond qu’il faut analyser cette énième humiliation géopolitique visant l’Europe et qui surtout, en dit long sur le degré de sa veulerie.

Erdogan méprise nos « chefs »

L’été dernier, je rappelais dans un édito, paraphrasant le révolutionnaire Vergniaud, qu’Erdogan n’était grand que parce que nous étions à genoux[1].

« Le nouveau Sultan a compris qu’aujourd’hui nous sommes faibles et que nous sommes loin de nous opposer à lui. Lui qui ne comprend que les rapports de force, sait pertinemment que ceux-ci ne lui seront jamais imposés par des gens pour qui la génuflexion, devant n’importe qui ou n’importe quoi, est malheureusement devenue une tradition... »

À la décharge du président turc, ce dernier aurait scrupuleusement respecté la hiérarchie des dirigeants européens (Madame Van der Leyen n’étant pas chef d’État et que 3 ou 4ème dans celle-ci) et un protocole qui aurait été au préalable accepté par la diplomatie européenne. Il n’empêche que lors de précédentes visites à Ankara, lorsque les présidents du Conseil et de la Commission étaient des hommes, ces derniers disposaient toujours, aux côtés de leur hôte turc, d’un fauteuil dédié …

Le « Reis » sait à qui il a affaire. Il est un politicien retors, fin stratège et virtuose dans l’art de la communication. De toute évidence, cette ultime provocation est un acte prémédité.

En recevant de la sorte la présidente de la Commission européenne, il fait opportunément d’une pierre trois coups. Il humilie d’abord, et encore, l’Union européenne, et prend l’ascendant psychologique en déstabilisant d’emblée ses interlocuteurs en vue de la discussion qui va commencer. Il envoie surtout un message fort au monde, confortant au passage ses partisans ainsi que tous les islamistes de la planète pour lesquels, ne l’oublions pas, il fait figure de nouveau Calife.

Cela étant, les dirigeants européens ont donné le bâton pour se faire battre.

D’abord, on ne peut qu’être étonné – quoique… – par le fait que ce soit deux représentants de l’Union Européenne qui se déplacent dans la capitale turque pour essayer de rétablir le dialogue avec un chef d’État hostile qui multiplie les insultes (envers le président français par exemple), les chantages (aux migrants) et qui menace militairement l’Égypte, Chypre, la Grèce et la France (deux pays de l’OTAN !). Sans oublier ses agressions envers les Kurdes et les Arméniens, et sa politique déstabilisatrice au Moyen-Orient qui consiste notamment à soutenir les Frères musulmans, le Hamas ou des djihadistes en Syrie, en Libye et dans le Caucase.

On ne peut aussi que se questionner sur la réaction des deux représentants lors de l’« incident ». En matière de diplomatie, ce genre de rencontre est supposée être préparée, surtout avec un homme rompu à ce genre d’exercice.

Certes, il est très facile de juger Van der Leyen et Michel à postériori. Cependant, on imagine très bien comment une Margaret Tchatcher aurait « géré » cet affront… La « Dame de fer » ne se serait sûrement pas résigniée à jouer le rôle d’une simple potiche. Quant au président du Conseil européen, il a fait preuve d’une totale pleutrerie en restant, bien que visiblement très gêné, passif et silencieux. S’il avait eu un tant soit peu de dignité, Charles Michel aurait dû réagir en gentleman européen et faire preuve de panache. Par exemple, en quittant la rencontre ou, à minima, en proposant son siège à sa collègue pour marquer sa désapprobation.

En définitive, les deux auraient dû quitter les lieux si l’UE avait vraiment voulu sauver la face et se faire respecter, au lieu de se plaindre, dénoncer et créer une polémique stérile une fois l’entretien terminé. Bref, ce « Sofagate » n’aura aucune conséquence politique puisque c’est l’Europe, sous l’influence d’Angela Merkel – littéralement tétanisée par la Turquie – qui semblait vouloir aller à Canossa.

Avec ce nouveau camouflet, l’UE démontre une nouvelle fois qu’elle n’est toujours qu’un « nain géopolitique » aux yeux d’Erdogan.

Celui-ci confirme aussi que des bureaucrates ne feront jamais le poids devant de vrais chefs d’État. Les responsables européens, pourtant si prompts à dénoncer les discriminations, sont restés piteusement désemparés devant le néo-sultan et sa muflerie protocolaire.

Obnubilés par leurs seules « valeurs progressistes », ils en oublient les vraies valeurs qui ont fait la grandeur du Vieux Continent et de nos ancêtres, à savoir la liberté, la fierté, l’honneur et le courage. Des notions fortes et volontairement occultées aujourd’hui, mais qui éviteraient à nos « chefs » d’être considérés comme de vulgaires serpillères par des personnages comme Erdogan.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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[1] https://fildmedia.com/article/erdogan-nest-grand-que-parce-que-nous-sommes-a-genoux

09/04/2021 - Toute reproduction interdite


La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen Charles Michel à Ankara le 6 avril 2021
© Cagla Gurdogan/Reuters
De Roland Lombardi