International | 26 avril 2018

Sissi et le défi sécuritaire : un échec ? Première Partie

De Roland Lombardi
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L'analyste géopolitique Roland Lombardi analyse les défis sécuritaires auxquels est confronté le président El-Sisi.  Première Partie

Le 2 avril dernier, sans surprise, le président Abdel Fattah al-Sissi a été réélu avec 97,08 % des voix. Bien évidemment, nous avons alors assisté, comme toujours, dans les médias et malheureusement aussi dans le milieu des chercheurs français, à un véritable « Sissi-bashing » qui se résume à de vulgaires critiques de l’homme qui « oppresse son peuple », qui « tue les libertés », qui n’arrive pas à relever l’économie de son pays et qui enfin, essuie échecs sur échecs face au terrorisme. Une nouvelle fois, comme depuis les fameux Printemps arabes ou la guerre en Syrie, il est navrant de voir que la doxa médiatique et universitaire se fasse l’écho du dogmatisme de toutes nos belles âmes et de nos « experts ». Il est vrai que dans leur petit monde et enfermés dans leurs microcosmes sociaux et idéologiques, nos « savants » les plus éminents, exècrent tout ce qui porte un uniforme ! Certes, le Maréchal-président n’est pas l’archétype du gentil démocrate. Comme je le répète moi-même, « Sissi est un dictateur. Peut-être plus impitoyable que ses prédécesseurs » . Néanmoins, même si les résultats se font attendre, il est malhonnête intellectuellement d’occulter, qu’à la différence des tyrans passés, Sissi fait preuve, lui, d’une réelle et sincère volonté de combattre les islamistes, de protéger les coptes, de lutter contre les trafics et la corruption et enfin, de réformer de fond en comble l’économie égyptienne tout en replaçant son pays sur l’échiquier international. Quant à déclarer que « son » combat contre le terrorisme n’est qu’« un échec cuisant », c’est d’une totale mauvaise foi.

Car, pour analyser et faire un bilan objectif de cette lutte, il faut absolument la replacer dans son contexte régional et interne. C’est ce que nous allons essayer de faire ici dans cette première partie où nous traiterons du problème de la criminalité et de la répression des Frères musulmans.

Sissi et le retour de l’ordre dans les rues

Tout d’abord, n’oublions pas que nous ne sommes pas sur les Champs-Élysées ou au Touquet ! Même si cela est déplaisant, il faut cesser de commettre l’erreur de juger avec notre éthique et nos valeurs occidentales ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée. Ainsi, il est important de rappeler ici aux bien-pensants que si le maréchal Sissi et son armée n’étaient pas intervenus en 2013 pour renverser le président issu des Frères musulmans, Mohammed Morsi, avec force, détermination mais aussi un certain savoir-faire, l’Egypte serait devenue, sans aucun doute et dans le meilleur des cas, une dictature islamiste implacable avec une économie en faillite ou, au pire, après la Libye, la Syrie, l’Irak et le Yémen, le cinquième pays du monde arabe plongé dans le chaos.

Il faut d’abord rappeler que depuis le départ de Moubarak jusqu’à la destitution musclée de Morsi, et au-delà de la chute des investissements étrangers et du tourisme, la petite délinquance, l’insécurité et la criminalité (du fait aussi de l’effacement de la police) avaient littéralement explosé en Egypte. Ce phénomène, méconnu dans le passé, avait grandement choqué la grande majorité des Egyptiens. Ainsi, même si l’armée a profité de ce pourrissement de la situation pour revenir aux affaires, la première mesure prise par Sissi, lors de sa prise de pouvoir, fut de rétablir l’ordre dans les rues des grandes villes et aux abords des villages. D’où, en grande partie, son immense popularité en 2014…

Sissi contre les Frères musulmans

Là encore, il est nécessaire de rétablir certaines vérités. Car, même si certains de mes confrères osent encore présenter les Frères musulmans comme de gentils moines bouddhistes persécutés par un méchant dictateur, la réalité est tout autre. Si depuis 2013, cette confrérie est interdite et considérée comme organisation terroriste par l’Etat égyptien (comme d’ailleurs par la Russie, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et il n’y a qu’en France qu’elle a encore pignon sur rue, mais c’est un autre sujet…), ce n’est pas pour rien. Faut-il rappeler le passé souvent violent de cette organisation qui a parrainé (si ce n’est, aidé à créer) de nombreuses organisations terroristes comme le Hamas ou des groupes en Syrie, en Libye et ailleurs ? Faut-il rappeler l’assassinat de Sadate en 1981 commis par d’anciens Fréristes ? Ou encore les propos et les écrits antisémites, anti-occidentaux et appelant à la violence de nombre de ses dirigeants, comme l’un des plus grands « penseurs » de la Confrérie, Youssef Al-Qaradhâwî ? Enfin, faut-il rappeler à certains, qui semblent l’oublier, que le but ultime de la Confrérie est l’instauration d’un grand Etat islamique, un Califat, fondé sur les principes les plus rigoristes de la Charia… comme Daesh en Syrie et en Irak… ?

Avant le coup d’Etat de juillet 2013, l’estimation minimale du nombre des membres actifs des Frères musulmans (ceux qui paient leur cotisation et y adhèrent structurellement) variait entre sept cent mille et un million d’individus. Pour donner une estimation exacte, il faudrait rajouter les membres non-actifs, les sympathisants, en plus de leurs familles (la plupart font aussi partie de la « jama’ a ») et les partisans, ce qui donnerait alors une dizaine de millions de « membres ». Mais il faut noter, et ce bien avant son arrivée au pouvoir puis sa chute, que la Confrérie s’était scindée en de multiples branches qui parfois se combattaient. Hassan Al-Banna, assassiné en 1949, aurait eu d’ailleurs bien du mal à reconnaître l’organisation qu’il avait créée en 1928. Depuis des décennies, et grâce, il faut l’avouer, aux jeux troubles du pouvoir passé, les Frères avaient par ailleurs « investi » la société égyptienne, y construisant de nombreux relais et réseaux notamment auprès du petit peuple des campagnes en lui apportant aides sociales et caritatives. Le « printemps du Nil » et ses victoires successives aux élections (législatives et présidentielle de 2012) confirmèrent finalement que la Confrérie était la principale et la mieux organisée des forces politiques égyptiennes.

L’épreuve du pouvoir et surtout leur incurie et leur incompétence, mais aussi quelques subtiles manœuvres souterraines des militaires, ont grandement décrédibilisé les Frères musulmans auprès des Egyptiens.

Ainsi, dès la reprise en main officielle du pays par l’armée, les Frères ont subi une répression sans précédent dans leur histoire et ne sont plus qu’une organisation aux abois et traquée. Il faut dire que Sissi, tel Philippe le Bel avec les Templiers en 1307, a frappé vite et avec férocité. En quelques jours, plus de 1 500 partisans de Morsi ont été tués (massacre de la place Rabia-El-Adaouïa en 2013), 50 000 emprisonnés et des milliers condamnés à mort à l’issue de procès expéditifs. Tous les chefs et les militants les plus actifs, considérés comme les plus dangereux, ont été mis sous les verrous, sont en exil en Europe, en Turquie ou au Qatar ou ont tout simplement « disparu » de manière inexpliquée…

Encore aujourd’hui, la purge se poursuit.

30/04/2018 - Toute reproduction interdite


Le Guide suprême des Frères musulmans Mohamed Badie (C) salue avec le signe Rabia, symbolisant le soutien aux Frères musulmans, avec d'autres membres de la confrérie dans un tribunal de la banlieue du Caire, Egypte 16 mai 2015
De Roland Lombardi

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