Le Géopolitologue Roland Lombardi analyse les défis sécuritaires auxquels est confronté le président El-Sisi.  Deuxième Partie

Sissi face au terrorisme

Quant à la « guerre contre le terrorisme » menée par Le Caire, la plupart des commentateurs et des observateurs déclarent que c’est un formidable échec. En effet, depuis 2014, des attentats réguliers secouent l’Egypte et l’insurrection jihadiste dans le Sinaï perdure. Nous avons tous en mémoire l’attaque survenue dans le Sinaï, en novembre dernier, contre la mosquée de Bir Al-Abeb qui avait fait plus de 300 morts dont une trentaine d’enfants, et des centaines de blessés. Dernièrement, le samedi 24 mars, juste avant le début du scrutin présidentiel, un attentat, à Alexandrie, qui visait un haut responsable de la sécurité, a coûté la vie à un policier.

Pour autant, il faut replacer d’abord ces vagues d’attentats dans le contexte régional. Faut-il rappeler que le Proche-Orient est à feu et à sang ? Faut-il rappeler la situation en Syrie et en Irak ? Et enfin, le chaos en Libye, pays avec lequel, l’Egypte partage plus de 1 000 km de frontières ?

Sur le plan interne, certains membres des Frères musulmans se sont radicalisés et ont opté pour la clandestinité et la lutte armée. Cependant, compte tenu de la taille du « réservoir » que représentait le nombre de ses membres, nous ne pouvons que constater l’efficacité certaine avec laquelle Sissi a su préserver son pays d’un soulèvement généralisé et, par exemple, du sort de l’Algérie des années 1990.

De plus, il est important de souligner que durant l’année au pouvoir de Morsi, soit de 2012 à 2013, le puissant corps de la police et les services chargés de la lutte contre le terrorisme et la surveillance des Frères musulmans ont connu de terribles purges. Les officiers et les agents qui excellaient dans ce domaine et qui connaissaient très bien la confrérie, l’ayant par le passé à plusieurs reprises manipulée ou infiltrée, ont été écartés de manière souvent brutale. Certes, Sissi, qui était alors le Commandant en chef des Forces armées égyptiennes, étant obligé de louvoyer avec le pouvoir des Frères, n’a pu tous les protéger…

Au Sinaï enfin, région totalement abandonnée pendant des décennies par le pouvoir, l’armée égyptienne a encore, certes, du mal à venir à bout de la Wilayat Sinaï (la branche de Daesh dans cette zone) et d’autres groupes armés. Cependant, appuyée par Israël et le Hamas, cette « grosse et puissante machine » s’adapte et est en train de faire évoluer ses méthodes de contre guérilla…

Au final, au regard de la taille du pays, du nombre de ses habitants (près de 100 millions), du poids des Frères dans le passé, de la pauvreté et de la fréquence des attentats, nous pouvons dire que la situation reste, pour l’instant, relativement sous contrôle.

Par ailleurs, le risque zéro n’existe pas, comme on ne manque pas de nous le rappeler dans nos fragiles démocraties… D’ailleurs, l’histoire et l’actualité nous ont appris que même les Etats les plus autoritaires pouvaient connaître le terrorisme (Russie et même l’Arabie saoudite en juillet 2016 et l’Iran, en juin 2017 !). De fait donc, l’Egypte connaîtra encore des attaques mais celles-ci légitimeront alors toujours les méthodes musclées utilisées et serviront finalement plus le régime que leurs auteurs. Cyniquement, cette situation permet également au pouvoir de maintenir l’état d’urgence et de cautionner la répression. L’immense avantage de Sissi et de son armée, par rapport aux démocraties occidentales, c’est qu’ils ne s’embarrassent pas des Droits de l’homme ou de toute autre considération morale pour vaincre ce fléau. Ils ont choisi la force et la brutalité mais n’oublions pas, encore une fois, que nous sommes en Orient et qu’ils savent, eux, très bien ce qu’ils font et surtout, à quel genre d’adversaires ils ont affaire…

Alors certains de mes collègues, estiment, par idéologie, que c’est cette répression qui seule alimente le terrorisme. Mais c’est absurde. J’en veux pour preuve l’exemple de la Tunisie, où le « printemps arabe » a relativement « réussi » pacifiquement mais qui ne l’a pourtant pas empêché, ces dernières années, d’être touchée par les attentats les plus sanglants de son histoire…

Quoi qu’il en soit, et il faut le souligner, le Président égyptien sait aussi pertinemment que c’est la misère (d’où les grandes réformes socio-économiques en cours) mais surtout certains discours dévoyés de l’islam (l’élimination des Frères musulmans, sa mise au pas des salafistes et son discours historique de décembre 2014 à Al-Azhar) qui nourrissent le fanatisme… Ce sont ces deux combats, contre la pauvreté et l’islamisme, que Sissi devra impérativement gagner. Malheureusement, nous en sommes encore très loin…

30/04/2018 Toute reproduction interdite.


La fumée se répand dans le nord du Sinaï égyptien le 1er juillet 2015. Des militants de l'État islamique ont lancé une attaque coordonnée à grande échelle contre plusieurs postes de contrôle militaires dans le nord du Sinaï égyptien.
De Roland Lombardi