International | 10 décembre 2020

Sissi à Paris, nouvelle Realpolitik de la France ? Pas sûr...

De Roland Lombardi
6 min

La venue en France ce lundi du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’inscrit dans un contexte moyen-oriental troublé par les crises. La visite du raïs à Paris vient confirmer la coopération franco-égyptienne sur plusieurs dossiers où les deux pays se retrouvent confrontés à des ennemis communs. Si celle-ci a fait grincer les dents des défenseurs des droits de l’Homme, le président français semble avoir fait preuve - enfin ! - de pragmatisme et de réalisme. Mais Emmanuel Macron sert-il de nouveau les seuls intérêts commerciaux des industriels français ou engage-t-il la France vers une profonde et salvatrice Realpolitik ?  Là est toute la question.        

                                                  L'analyse de Roland Lombardi

Les relations entre l’Egypte et la France étaient jusqu’ici une illustration parfaite de la politique de gribouille, teintée de diplomatie économique et d’émotionnel, qui depuis des décennies a mis littéralement Paris hors-jeu sur tous les dossiers sensibles de la région.

En homme rusé, Sissi avait très bien perçu les faiblesses françaises. Dès l’éviction du pouvoir des Frères musulmans et sa reprise en main musclée du pays en juillet 2013, l’ancien chef de l’armée égyptienne a très vite compris que pour faire taire les condamnations et les critiques à propos des atteintes aux droits de l’Homme émanant d’un certain Laurent Fabius, à l’époque ministre français des Affaires étrangères, il fallait agiter un chéquier sous le nez des diplomates du Quai d’Orsay !

Dès lors, une fois les contrats signés par Le Caire pour l’achat (entre autres) de 24 Rafale, de navires BPC Mistral puis de nouvelles corvettes Gowind, le silence se fit sur les bords de Seine à propos des éventuelles violences de l’Etat égyptien...

En 2017, lors de la première visite du président égyptien à Paris, Emmanuel Macron avait botté en touche les questions sur les droits humains, refusant de « donner des leçons » à l’Egypte. En revanche, au début 2019, lors de sa seconde rencontre avec l’ancien maréchal égyptien, le président français - cédant sûrement aux pressions de ses conseillers, véritables petits marquis de la « bobosphère » - avait surpris en abordant publiquement aux côtés de son homologue le respect des libertés. Il plomba ainsi les relations entre les deux pays et avait failli compromettre la signature d'un contrat d'un milliard d'euros entre la RATP et l'autorité gérant le métro du Caire ainsi que des accords relatifs à des chantiers archéologiques.

Fort heureusement depuis, c’est le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian - réaliste mais non moins VRP spécial du complexe militaro-industriel français - qui cornaque le locataire de l’Elysée sur le dossier égyptien, lui conseillant de la discrétion sur les questions des droits de l’Homme.  Depuis plusieurs mois, c’est en coulisses, loin des caméras, que les diplomates français évoquent discrètement ce sujet en privilégiant les « cas individuels » ou des listes de prisonniers à libérer. C’est d’ailleurs semble-t-il, un nouveau « levier transactionnel » beaucoup plus efficace puisqu’en signe de bonne volonté, trois jours avant la visite à Paris de Sissi, trois employés de l’ONG Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR) ont été relâchés.

 

Une nouvelle donne en Méditerranée et au Moyen-Orient

Toujours est-il - une fois n’est pas coutume - qu’il faut saluer les déclarations justes et réalistes du président français lors de sa troisième entrevue avec le président égyptien à Paris.

Lors de la conférence de presse commune, Emmanuel Macron y a brillamment défendu la France lorsqu’un journaliste égyptien a questionné les deux chefs d’État à propos des caricatures de Mahomet. « Les valeurs religieuses doivent avoir la suprématie sur les valeurs humaines », a affirmé le très pieux président égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

« La valeur de l'homme est supérieure à tout », a répondu le président français. Durant cet échange politico-philosophique inhabituel - ferme mais courtois -, Emmanuel Macron a réaffirmé que les caricatures étaient l'expression d'une presse libre et non un message de la France aux musulmans. « Un journaliste, un dessinateur de presse écrit et dessine librement (...) Quand il y a une caricature, ce n'est pas un message de la France à l'égard du monde musulman. C'est l'expression libre de quelqu'un qui provoque, blasphème. Il a le droit, dans mon pays. Parce que ce n'est pas la loi de l'islam qui s'applique, c'est la loi d'un peuple souverain, qui l'a choisi pour lui-même. Et je ne vais pas la changer pour vous », a-t-il ajouté. « Ne le prenez pas comme une provocation du président de la République ou du peuple français », c'est « l'expression libre d'un dessinateur ou d'un satiriste, et d'autres lui répondent (...) Et les droits de l'Homme c'est ça. C'est que l'un peut provoquer, parfois choquer, et je le regrette. Mais un autre peut lui répondre, parce qu'ils se respectent et parlent en paix », a précisé le président Macron.

Concernant la question incontournable des droits de l’Homme, Emmanuel Macron a déclaré : « Je ne mettrai pas de conditions aux questions de défense et de coopération économique à cause de ces désaccords (sur les droits de l'homme) ».

Pour une fois, le président français a semblé ne pas avoir cédé aux pressions des associations gauchistes et des ONG qui ont vertement critiqué cette position. Il faut toutefois rétablir certaines vérités. Ne perdons pas de vue que ces organisations - lorsqu’elles ne sont pas ouvertement alliées aux Frères musulmans - constituent les idiots utiles de la confrérie islamiste. Certes, les détentions arbitraires existent. N’oublions pas que la grande majorité des 60 000 « prisonniers politiques » évoqués seraient des activistes et des sympathisants fréristes qui après 2013 étaient sur le point de basculer dans le terrorisme, voulant jeter l’Égypte dans le scénario noir de l’Algérie des années 1990.

Parallèlement, il est consternant de voir que certains observateurs, et même des chercheurs français, veulent nous faire croire que ces mêmes Frères musulmans sont de pauvres et gentils moines bouddhistes, injustement persécutés par un méchant dictateur !

Pour l’heure, il est heureux que l’État français s’affirme enfin comme un monstre froid. Le président français ne doit pas se comporter comme le responsable d’une ONG, le Pape ou Mère Teresa ! Même si cela peut paraître cynique, un homme d’État digne de ce nom ne doit pas prendre en compte ce genre de considération.

D’autant plus que le contexte actuel le lui interdit. Frappée depuis 2012 et toujours menacée par le terrorisme islamiste, la France doit aujourd’hui faire face aux appels au boycott des produits français dans le monde musulman, aux attaques contre son dirigeant et à la soi-disant « islamophobie » française. Derrière cette funeste campagne, on retrouve bien sûr la main de la Turquie d’Erdogan et du Qatar. Les diverses et sporadiques manifestations anti-françaises qui ont traversé le monde musulman ces dernières semaines sont toutes le fait des services d’Ankara et surtout des Frères musulmans, toujours financés par Doha.

Actuellement, le monde arabo-musulman connaît un affrontement inter-sunnite, beaucoup plus déterminant que la fameuse fracture sunnite/chiite. Le bloc Turquie/Qatar souhaite clairement un second round des printemps arabes avec pour objectif similaire à 2011 :  installer dans les capitales arabes des pouvoirs islamistes à leur solde. D’où la politique déstabilisatrice, néo-ottomane et panislamiste d’Erdogan en Libye, en Méditerranée orientale, en Syrie et ailleurs.

Dans cette lutte impitoyable pour le leadership politique du monde sunnite, l’axe composé de l’Egypte, l’Arabie saoudite de Mohammed Ben Salmane (qui n’est pas la même Arabie saoudite d’avant 2015) et les Émirats arabes unis (EAU), fait face. Celui-ci est rejoint par Israël (accords d’Abraham entre Israël, Bahreïn, les EAU et le Soudan) et discrètement soutenu par la Russie.

Dès lors, comme l’ont déjà fait la Grèce et Chypre, la France doit elle aussi se ranger pleinement du côté du Caire, de Riyad et d’Abou Dabi, qui ont soutenu Paris lors de la campagne anti-française initiée par Erdogan. Espérons toutefois que cette inflexion actuelle soit motivée pour des raisons principalement sécuritaires et géostratégiques communes et non par de simples questions commerciales. Or, connaissant le manque total de vision, de conviction et de colonne vertébrale de notre président, la prudence est malheureusement de rigueur...

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

 

09/12/2020 - Toute reproduction interdite


Un homme piétine le portrait du président français Emmanuel Macron lors d'une manifestation contre la publication d'une caricature du prophète Mahomet en France à Tripoli, le 30 octobre 2020
Hazem Ahmed/Reuters
De Roland Lombardi

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