Rencontres avec Poutine, révélations sur sa carrière d’espion au service de l’Union soviétique, infiltration en France au sein de l’ENA … Sergueï Jirnov se dévoile dans son ouvrage « L’Éclaireur » (éd. Nimord, 2022). En fin connaisseur des rouages du pouvoir en Russie, l'ex-officier des services de renseignements de l’URSS analyse les possibles issus de la guerre en Ukraine ; en rappelant le caractère d’un simple officier de police politique du KGB qu'il a connu jadis : Vladimir Poutine.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

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Fild : Vous racontez dans votre livre avoir rencontré à plusieurs reprises Vladimir Poutine. Quels souvenirs en avez-vous gardés ?

Sergueï Jirnov : J’ai croisé une tout autre personne que celle que nous connaissons aujourd’hui. À l'époque, c'était un petit fonctionnaire du KBG. Petit dans le sens où il a passé la majorité du temps de son service à Leningrad, c’est-à-dire à la périphérie ; c’était donc un contre-espion assez insignifiant. Il n’était personne. Et dans le même temps, c’était quelqu’un qui répondait aux attentes du KGB, à cette époque, pour le service de contre-espionnage : discipliné et prêt à exécuter les ordres ; avec la réputation d'être toujours en retard. À notre première rencontre, quand il m’a interrogé en 1980 lors des Jeux Olympiques – de Moscou, ndlr – pour un simple appel que j’avais passé avec un Français pendant deux heures, j’ai ressenti que c’était quelqu’un qui prenait pas mal de plaisir à exercer le pouvoir qu’il possédait. Si ce n’était pour arrêter les gens, au moins pour les interroger et les retenir. Il faisait l’impossible pour m’incriminer au maximum et non pas rechercher la vérité, il ne cherchait pas à comprendre ce qu’il s’était passé où entendre mon point de vue. Il ne recherchait que des preuves d’une prétendue haute trahison à la nation, lui permettant ensuite d’être promu au sein du KGB. C’est un homme arriviste qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour sa carrière personnelle.

Fild : Qu’a gardé Poutine de ses années au sein du KGB ?

Sergueï Jirnov : Il a gardé ce goût du secret. Ce secret qui peut cacher votre incompétence en l’occurrence. Un artiste ou un acteur qui est incompétent en public, ça se voit immédiatement. Les mauvais officiers comme Poutine, eux, sont cachés par le secret défense et aiment rester dans l’ombre. Il avait aussi l’impression, lorsqu’il était au sein des services du KGB, que tout le monde se mentait au sein de la société. Et c’était vrai ! Il y avait trois « vérités » en URSS : on disait une chose, on en pensait une deuxième et on faisait la troisième. Même le KGB, qui était censé être le seul organe de l’État à ne dire que la vérité de la situation au parti, mentait également ! Tout cela a formé l’état d’esprit de Poutine, et lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il s’est dit que les seules personnes dignes de confiance, sur lesquelles il pouvait compter pour l’organisation de son pouvoir, étaient les anciens tchékistes (membres de la Tchéka, la police politique créée en 1917 pour combattre les ennemis du nouveau régime bolchevik, ndlr). Vladimir Poutine a développé une forme de paranoïa totale. Il est persuadé que, publiquement, les gens ne font que mentir. Quand il rencontre Emmanuel Macron par exemple, il est persuadé que le président français le manipule. Il est obsédé de savoir ce que Macron, mais aussi tous les gens en général pensent de lui lorsqu’il n’est pas là. Il a donc beaucoup développé les services secrets qui, en termes de chiffres relatifs, sont quatre fois plus importants aujourd’hui que pendant la guerre froide. En effet, il y a deux fois plus d’agents en Russie, alors que la Fédération ne représente que la moitié de ce qu’était la population de l’URSS. C’est paradoxal quand on sait qu’il a en fait raté sa carrière d’espion !

Fild : À la chute de l’URSS, comment s’est déroulée la transition post-KGB au sein des services de renseignements russes ?

Sergueï Jirnov : Elle s’est passée au début avec beaucoup de difficultés, puisque le KGB a disparu de façon dramatique. Il faut rappeler qu’en août 1991, le KGB a participé au putsch de Moscou – qui a échoué au bout de trois jours, ndlr - contre le président Gorbatchev. L’agence est devenue une institution qui a trahi l’État et le parti communiste en sortant de son rôle d’exécutant et en défiant le pouvoir qui lui donnait des ordres. Le KGB ne devait donc pas être maintenu, et Gorbatchev s’en est assuré en liquidant l’agence. Avec l’interdiction du parti communiste en URSS qui a découlé de cette tentative de putsch, le KGB ne pouvait pas subsister car l’époque changeait et ne pouvait plus être le « bras armé » d’un parti devenu inexistant. Beaucoup d'agents du KGB croyaient qu’ils allaient subir le même sort que leurs collègues de la Stasi - le service de police politique, de renseignements, d'espionnage et de contre-espionnage de la RDA, ndlr – qui ont été poursuivis et interdits de pratiquer de nombreux métiers. Or, ça ne s’est pas passé comme ça. Il y a simplement eu une liquidation juridique du KGB, une soi-disant liquidation idéologique de l’institution, et son morcellement en plusieurs autres services. Il faut rappeler que le KGB était un monstre dans le monde de la sécurité soviétique qui regroupait les gardes-frontières, l’espionnage extérieur politique, scientifique et technique, le contre-espionnage général, militaire, économique et des transports, la police politique, la sécurité de hautes personnalités, les transmissions secrètes et chiffrées, etc...

Fild : Pensez-vous être toujours visé par des menaces de la Fédération de Russie lorsque vous parlez ouvertement de votre passé d’ancien espion du KGB ?

Sergueï Jirnov : Non seulement je le soupçonne, mais pour avoir été de la maison, je le sais. Pour être protégé, il fallait que je reçoive l’asile politique, ce que j’ai obtenu. Lorsqu’un espion obtient le statut de réfugié dans un pays étranger, il devient obligatoirement un traître, même s’il n’a rien trahi du tout. De toute façon je ne pouvais rien trahir officiellement puisque le service auquel j’ai donné mon serment solennel, le parti, mais aussi le pays pour lequel je travaillais n’existaient plus ! Tout s’est terminé le 25 décembre 1991. Mais la vision poutiniste est totalement différente car, dans son esprit, nous sommes tous potentiellement des traîtres.

Fild : Quel rôle jouent aujourd’hui les services de renseignement intérieurs et extérieurs russes (FSB et SVR) dans la guerre en Ukraine ?

Sergueï Jirnov : Jusqu’à la fin du règne de Ianoukovitch (président ukrainien de 2010 à 2014) qui était le protégé de Poutine, l’Ukraine était un pays ami de la Russie. Dans un pays ami, on ne mène – en principe – pas d’activités d’espionnage extérieur, car il existe même des accords de coopération entre les services. C’est comme la France et l’Allemagne aujourd’hui par exemple ; il y a une forme de restriction des actions sur le sol des pays amis. Depuis 2014 en revanche, l’Ukraine est devenue un pays ennemi, et donc tous les services possèdent désormais des réseaux secrets d’espions sur le sol ukrainien. En particulier le service des renseignements militaires, qui est aujourd’hui plus actif depuis le début de la guerre et celui qui est le plus présent. Ensuite, il y a le FSB, qui assure la sécurité de la Russie contre les espions ukrainiens et le SVR, qui joue un rôle très inférieur par rapport aux militaires en essayant d’infiltrer les hautes sphères du pouvoir ukrainien.

« Poutine est prêt à tout »

Fild : Selon des informations de confrères britanniques récoltées auprès d'agences de renseignements européennes, le FSB aurait planifié des exécutions publiques en Ukraine après la capture de certaines villes. Croyez-vous à ces hypothèses ?

Sergueï Jirnov : Non seulement j’y crois, mais c’est prévu dans l’esprit des services secrets russes. Quand on mène une guerre, on organise des provocations, et ces éléments que vous évoquez font partie de l’arsenal généralement admis par les agences de renseignement. C’est tout à fait faisable et d’ailleurs le FSB, totalement aux ordres du président de la Fédération de Russie, a été dirigé par Vladimir Poutine par le passé ! Il a totalement transformé l’institution en un service privé aux ordres du président russe Eltsine, dirigé contre le parquet, contre la justice, contre le parlement. C’est d’ailleurs Boris Eltsine qui a nommé Vladimir Poutine premier ministre en 1989, quand il a compris qu’il pouvait lui demander ce qu’il voulait et que ses ordres seraient exécutés sans question. Poutine a été choisi comme son successeur.

Fild : Jusqu'où Poutine peut-il aller dans cette guerre ?

Sergueï Jirnov : Pour moi, l’issue diplomatique me paraît impossible. Poutine est une personne obsédée, obstinée et particulièrement bornée. Il en veut tellement à l’Ukraine et son peuple d’avoir chassé Ianoukovitch du pouvoir et de chercher à devenir un réel pays démocratique et occidental qu’il est difficile de savoir ce qui pourrait l’arrêter. Cette guerre est la conséquence d’une maladie obsessionnelle de Poutine envers l’Ukraine. Il est tellement obnibulé par cette question qu’il ne s’arrêtera pas et il est prêt à tout. En revanche, je ne pense pas qu’il déclencherait la Troisième guerre mondiale, car il sait très bien que ce serait la fin de tout et de tous. Or, il a quand même deux filles qui habitent en Bulgarie et en Hollande. S’il enclenche la guerre avec l’Occident, Poutine sait que ce sera d’abord suicidaire pour lui et tous les oligarques du pays ayant de la famille à l’Ouest. Toutefois, en ce qui concerne l’Ukraine, il peut aller très loin ; y compris utiliser l’arme nucléaire car il sait qu’en face Zelensky ne peut pas répondre par la même attaque dévastatrice. À la limite, dans son esprit, ce sera le même déroulé que les Américains avec Hiroshima et Nagasaki pendant la Seconde guerre mondiale contre les Japonais. Cela mettrait fin au conflit militaire, sans pour autant que l’Occident ne réponde par le feu de l’atome, il y aurait « seulement » un blocus total de la Russie au niveau économique, diplomatique et politique, mais pas d’actions militaires. Si Poutine n’arrive pas à dominer l’Ukraine avec des armes conventionnelles – et il n’y arrivera pas car la résistance est farouche – il est prêt à utiliser l’arme fatale.

09/03/2022 - Toute reproduction interdite


"L'éclaireur" par Serguei Jirnov avec Jean-Luc Riva
© Editions Nimrod
De Alixan Lavorel