L’ancien journaliste russe Sergey Kuznetsov est le fondateur de la Sallay Academy, une école indépendante réputée en Bourgogne, où des réfugiés ukrainiens étudient gratuitement. À l’heure où la guerre en Ukraine fait rage, il analyse l’état des libertés en Russie, et la difficulté de s’opposer à Vladimir Poutine. 

Entretien conduit par Marie Corcelle

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Fild : Lorsque vous étiez journaliste en Russie, quelles difficultés avez-vous rencontrées dans l'exercice de votre métier ?

Sergey Kuznetsov : Heureusement, j'étais journaliste en Russie il y a plus de vingt ans. À l'époque, il n'y avait pratiquement aucune censure, notamment sur Internet, où je publiais la moitié de mes articles. Bien sûr, avec l'arrivée de Poutine au pouvoir, tout a commencé à changer, et d’année en année, tout n’a fait qu’empirer. Je n'y ai pas pris part, mais j'ai observé comment les publications indépendantes et d'opposition étaient fermées les unes après les autres. En 2014, après l'occupation de la Crimée et le début de la guerre déclenchée par Poutine dans le Donbass, toute la rédaction de la publication en ligne la plus populaire Lenta.ru, a été licenciée. De nombreuses publications en ligne de l'opposition ont été bloquées en Russie et beaucoup de journalistes ont été contraints de partir. Ça a été le cas de Ioulia Berezovskaïa (sans lien avec l'oligarque russe décédé), rédactrice en chef de la publication en ligne Grani.ru et qui vit désormais en France. Quelques années plus tard, le rédacteur en chef d'une autre publication a été licencié pour une publication sur la fille de Poutine, qui, dans l'ensemble, ne contenait aucun élément compromettant.

Fild : La liberté de la presse est-elle encore possible en Russie ?

Sergey Kuznetsov : La liberté de la presse est une notion plus que relative désormais en Russie. Il y a quelques années, le concept « d'agent étranger » a été introduit. Ce statut peut être attribué à toute publication sans en expliquer les raisons. Aujourd'hui, il existe en Russie une censure qui interdit expressément l'utilisation du mot « guerre » pour parler de celle qui se déroule en Ukraine. Certains articles sont publiés avec des blocs blancs à la place du texte - dans les endroits où le pouvoir ne permet pas de publier le contenu de l'auteur.

Fild : Aujourd'hui, quel est l'état de l'opposition à Poutine en Russie ?

Sergey Kuznetsov : Elle est pratiquement détruite. Le leader le plus brillant et le plus charismatique, Alexeï Navalny, est en prison. De nombreuses personnes sont contraintes de quitter le pays. Ceux qui ne sont pas d'accord avec la politique de Poutine peuvent être arrêtés à tout moment et, selon la nouvelle loi, recevoir une peine pouvant aller jusqu'à 15 ans de prison. Dans les faits, elle n'a jamais été appliquée et la plupart des détentions prennent fin en 10-15 jours. Mais tout le monde se souvient comment, après les manifestations de masse de 2012, plusieurs dizaines de personnes ont été choisies au hasard parmi les manifestants, pour être par la suite de nouveau arrêtées et condamnées à des peines de prison plus importantes. Il ne faut pas oublier que les prisons en Russie sont différentes de celles que l’on trouve en Europe, et que la police russe pratique largement la torture. Et je ne parle pas seulement de torture par l'insomnie ou d'humiliations, mais de véritable torture : chocs électriques, strangulation, viol anal avec des bouteilles,...

Fild : Il y a de nombreuses manifestations en Russie contre la guerre, mais elles sont réprimées. L'opposition, qui est déjà dans une position difficile, va-t-elle se maintenir ?

Sergey Kuznetsov : Oui, malgré tout ce que je viens de dire, les protestations contre la guerre déclenchée par Poutine se poursuivent toujours, et ont commencé dès le début de l’invasion. Environ 15 000 personnes ont été arrêtées dans plus de 150 villes. Certaines d'entre elles ont été arrêtées alors qu'elles tentaient de quitter leur appartement (parmi elles, la militante des droits de l'Homme Svetlana Gannushkina, âgée de quatre-vingts ans), d'autres ont été arrêtées pour avoir brandi une feuille blanche sur laquelle il n'y avait même pas un seul mot. Il convient de noter que le nombre de policiers en Russie dépasse celui des militaires. En d'autres termes, quel que soit le degré de mécontentement des Russes face à ce que Poutine fait à leur pays et à l'Ukraine, s'attendre à ce qu'ils se révoltent est aussi stupide qu’espérer une révolte des Allemands en 1945. Il n'est pas surprenant que plusieurs centaines de milliers de Russes aient quitté le pays au cours des trois dernières semaines, et que les quelques millions de Russes qui sont partis au cours des années précédentes apportent leur soutien aux Ukrainiens et s'efforcent de faire en sorte qu’ils ne soient pas associés uniquement à Poutine.

Fild : Pensez-vous qu'avec le conflit ukrainien, le pouvoir de Poutine et son image dans l'opinion publique seront affaiblis ?

Sergey Kuznetsov : Je ne peux pas parler de l'opinion publique en Russie, non seulement parce que je n'y ai pas vécu pendant de nombreuses années, mais aussi parce que dans le cas de régimes comme celui de Poutine, il n'y a aucun moyen de la mesurer : les gens ont peur de dire la vérité lorsqu'ils sont interrogés. Mais je suis sûr que Poutine ne peut pas gagner cette guerre : il peut détruire l'Ukraine, mais il ne peut pas la conquérir. En ce sens, l'Ukraine est comme l'Afghanistan, où l'URSS a tué entre 500 000 et 2 millions d'Afghans civils mais a été forcée de partir. En outre, les Russes et les Ukrainiens sont des peuples apparentés : la grande majorité des Ukrainiens parlent russe, ce qui, bien sûr, facilite la contre-propagande et la démoralisation des troupes russes. Compte tenu de ces éléments, on peut supposer que les pertes parmi les Ukrainiens - et cela inclut également la population civile - seront beaucoup plus élevées que celles que les Afghans ont connu. À en juger par ce que racontent nos amis qui se sont retrouvés dans la ville assiégée de Marioupol, Poutine a l'intention de détruire les villes qu'il ne peut pas prendre d'assaut. Je ne pense pas que ce soit la façon dont on peut faire la guerre en Europe au XXIème siècle. En outre, M. Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a été très franc quant à savoir si la Russie envisageait d'envahir d'autres pays : « Nous n'avons pas attaqué l'Ukraine et nous ne prévoyons pas d'attaquer d'autres pays ». Autrement dit, selon les termes de Poutine, il ne prévoit pas d'agresser d'autres États, tout comme il n'a apparemment pas envahi l'Ukraine. Évidemment, après la mort de plusieurs millions de civils ou après l'attaque de Poutine contre les pays de l'UE, l'OTAN sera obligée d'intervenir. La seule question est de savoir combien de personnes Poutine tuera à ce moment-là et s'il aura le temps d'utiliser des armes nucléaires tactiques avant cela.

17/03/2022 - Toute reproduction interdite


Sergey Kuznetsov
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