Environnement | 2 juin 2021
2021-6-2

Sécurité maritime : Les « gendarmes » de la Manche en première ligne

De Meriadec Raffray
4 min

En mars, l’Ever Given a échoué dans le Canal de Suez, bloquant le trafic pendant une semaine. Aujourd’hui l’X-Press Pearl est en feu au large du Sri Lanka, et sa cargaison souille toutes ses côtes. En première ligne face aux risques liés à la hausse du trafic et du tonnage des navires, les « gendarmes » de l’autoroute liquide la plus fréquentée du globe décortiquent tous les incidents maritimes afin d’optimiser leur dispositif de surveillance et d’intervention.

Reportage de Mériadec Raffray.

A 14 km au large des côtes du Sri Lanka, dont il s’apprêtait à rallier la capitale Colombo pour y décharger sa cargaison de 28 conteneurs, le X-Press Pearl est sur le point de sombrer. L’eau a envahi la salle des machines de ce navire de 186 m de long. Le risque d’une pollution aux hydrocarbures est écarté, car les réservoirs contenant 278 tonnes de fioul sont intacts, assure son armateur. Mais le mal est déjà fait. Le feu, déclenché le 20 mai par une fuite de produits chimiques, a provoqué la plus grande catastrophe écologique de toute l’histoire de cette île située au sud du sous-continent indien. Des milliers de granulats en plastique et un mélange de produits polluants échappés des conteneurs tombés à la mer, souillent près de 80 km de ses côtes paradisiaques. On n’ose imaginer ce que cela aurait été s’il s’était agi d’un porte-conteneur géant du type de l’Ever Given de 400 m de long transportant 20 000 boîtes, dont l’échouage a bloqué le Canal de Suez pendant une semaine fin mars, médiatisant brutalement les risques induits par la tendance au gigantisme des navires de commerce.

Dans l’Hexagone, cela fait dix ans que les autorités en charge de la sécurité maritime étudient ce phénomène, explique le capitaine de frégate Raphaël Faschinetti, le patron du centre d’expertise des pratiques de lutte anti-pollution (le CEPPOL) basé à Brest. L’organisme est le référent de la Marine nationale pour la lutte anti-pollution en mer, l’assistance aux personnes et aux navires en difficulté. Connecté à un réseau international de laboratoires et de centres de recherche, le CEPPOL passe au crible leurs travaux afin optimiser la doctrine et les capacités d’interventions en service. L’expert déclare : « l’augmentation du tonnage allant de pair avec le renouvellement des flottes, nos interventions sont moins fréquentes, mais les avaries se sont complexifiées. Quand un géant des mers requiert l’assistance de l’un de nos remorqueurs au large de l’île d’Ouessant à la pointe du Finistère où la navigation est réglementée, et que la mer est formée, la marge est réduite avant l’échouage ».

Un flux de 75 000 navires par mois

En charge de la sécurité de l’autoroute liquide la plus fréquentée du globe, les préfets maritimes (les « Prémar ») de Brest et de Cherbourg sont en première ligne. Un quart du trafic mondial transite par le Channel pour desservir les ports de l’Europe du Nord. Ce flux de 75 000 navires par mois doit cohabiter avec la centaine qui assure les liaisons quotidiennes transManche et le petit millier de pêcheurs qui font route au gré des déplacements de la ressource halieutique. Les conditions sont souvent délicates. Les courant de marées sont les plus violents d’Europe. Les vents dominants d’ouest/nord-ouest, forts un tiers de l’année, poussent les navires vers les côtes françaises, où se multiplient les écueils. Cinq parcs d’éoliennes marines géantes sont en cours d’installation et un sixième vient d’être décidé. Avant même d’atteindre les côtes, une pollution aurait des conséquences incalculables sur la biodiversité : les aires marines protégées (AMP) recouvrent 25% de la surface des eaux sous juridiction française.

A Cherbourg, le vice-amiral d’escadre Philippe Dutrieux, qui exerce son autorité depuis le Mont Saint-Michel jusqu’aux côtes belges, explique : « Une évolution de la réglementation exigeant davantage de transparence sur les chargements est nécessaire. Si nous connaissions plus vite la nature des cargaisons, notamment celle des porte-conteneurs géants avant d’intervenir, nous gagnerions en efficacité ». En off, le dirigeant d’une prestigieuse compagnie française de transport maritime confie : « Si l’on rend responsables les armateurs de la récupération des conteneurs tombés à la mer, vous verrez que la sécurité des chargements s’améliorera aussitôt ».

En attendant, la France porte auprès de l’Organisation maritime internationale (OMI) une résolution obligeant tous les gros navires à s’équiper d’un dispositif de prise en remorque simplifié et capable de résister par mer formée. CMA-CGM, le troisième armateur français, a décidé d’équiper tous ses nouveaux mastodontes, dont le dernier né de sa flotte, le CMA-CGM Jacques Saadé, un porte-conteneur mesurant 400 m de long, emportant 23 000 boîtes, accueilli pour la première fois au Havre en janvier. Il est la tête d’une série de 9 sister-ships.

Frappés d’obsolescence, deux des quatre remorqueurs Abeille d’assistance et d’intervention en haute mer affrétés par la Marine nationale seront enfin remplacés début 2023 par des unités capables de tracter les géants des mers et de recueillir jusqu’à 300 personnes à leur bord. Sont concernés l’Abeille Languedoc basé à Boulogne et l’Abeille Flandres basés à Toulon.

Dans la Manche, le dispositif d’intervention de la Marine Nationale comprend deux autres remorqueurs surpuissants (l’Abeille Bourbon, à Brest et l’Abeille Liberté à Cherbourg), deux navires anti-pollution capables aussi de tracter des coques de 200 m de long, ainsi que trois hélicoptères. L’ensemble est relié au dispositif interconnecté de surveillance du trafic : trois Cross implantés aux endroits où la circulation des navires est réglementée - aux pointes de la Bretagne et du Cotentin et face au détroit du Pas de Calais - ainsi qu’une dizaine de sémaphores. Leurs opérateurs auscultent en permanence les données fournies par les émissions radio AIS des systèmes d’authentification des navires, les échos de leurs radars et le résultat des observations réalisées à la jumelle. Pour les seuls moyens placés sous le contrôle du Prémar de Cherbourg, la facture annuelle s’élève à 23 millions d’euros. Un coût à rapporter à la facture des préjudices évités grâce à ces moyens, souligne l’amiral : « une étude annuelle conduite dans ma zone montre qu’un euro investi permet en moyenne d’éviter 240 euros de dommages ».

02/06/2021 - Toute reproduction interdite


De la fumée s'échappe d'un incendie à bord du porte-conteneurs MV X-Press Pearl au large du port de Colombo, au Sri Lanka, le 25 mai 2021.
© Sri Lanka Airforce Media/Handout via Reuters
De Meriadec Raffray