Insécurité au quotidien, menace terroriste planant toujours sur la France... À moins de 150 jours du second tour de la présidentielle et de la fin du mandat d’Emmanuel Macron, la sécurité des Français s'impose comme l’un des thèmes phares de la campagne. Pour le chef de l'État, l’heure du bilan a donc sonné. Et un constat s'impose : les promesses présidentielles n'ont pas été tenues.

Par Alixan Lavorel.

Jour après jour, les images de violences au sein de la société française s’enchainent, se ressemblent et s’intensifient dans les médias. Qu’elles se déroulent en France métropolitaine, comme avec les « Daltons » à Lyon, pourrissant la vie des habitants avec tirs de mortiers sur les forces de l’ordre, les invasions sur la pelouse du parc Olympique Lyonnais, ou les rodéos sauvages sur la place Bellecour. Mais aussi en Outre-mer, en particulier aux Antilles françaises, touchées depuis plusieurs jours par de violents mouvements de révoltes et d’émeutes. Que reste-t-il donc des discours de campagne et des annonces sur la sécurité du début du quinquennat ? Où en sont les « Quartiers de reconquête républicaine » ou la nouvelle police de proximité, annoncés en 2018 ? D'après le gouvernement, 62 de ces quartiers ont été soutenus par un renfort policier notable pour assurer la sécurité des habitants, « pour déployer la Sécurité du quotidien (SQ) partout en France », selon le lexique gouvernemental. Deux ans après la mise en place de ces mesures – et selon des données datant de janvier 2021 – « les destructions et dégradations volontaires ont baissé de 14% », « les atteintes aux personnes dans les transports en commun ont baissé de 10 % » et les vols sans violence contre les personnes auraient même diminué de 22% sur la même période dans tout l’Hexagone.

Des chiffres à prendre avec des pincettes, notamment en raison du contexte exceptionnel de la crise sanitaire du Covid-19. Ce que confirment d'ailleurs les services du ministère de l’Intérieur, en s'appuyant sur des chiffres enregistrés par la police et la gendarmerie jusqu'à la fin du mois d'octobre 2021 : « Les indicateurs de la délinquance présentent des évolutions très atypiques depuis mars 2020, dont l’interprétation s’avère très complexe pour plusieurs raisons. Le confinement a fortement influencé les conditions de dépôt de plainte, pour les victimes et les forces de sécurité. De plus, certaines formes de délinquance ne peuvent pas s’exercer dans le contexte de confinement ou de couvre-feu, tandis que d’autres sont renforcées ». Et parmi ces formes de délinquances, les vols à l'arraché ou les cambriolages sont évidemment les premiers concernés. De quoi refroidir quelque peu l'élan d'enthousiasme de Gérald Darmanin. En octobre dernier, le ministre de l'Intérieur se félicitait sur Twitter de la chute drastique du nombre de cambriolages en France, de 300.000 en 2019 à moins de 250.000 en 2020, sans rappeler évidemment l'influence de la crise sanitaire. La pandémie et les confinements auront donc eu au moins cet avantage ; mais on ne peut évidemment pas le mettre au crédit d'Emmanuel Macron.

« Les délinquants ont un sentiment de totale impunité »

Ces chiffres reflètent tout aussi mal un sentiment omniprésent d’insécurité en France, estime Roland Lombardi, docteur en Histoire et consultant en géopolitique : « Sur le plan de la sécurité publique, le bilan d'Emmanuel Macron est catastrophique. Malgré un durcissement de la loi, il manque toujours des mesures d'exception qui nous auraient épargné beaucoup d'attentats après le Bataclan, et une réponse politique forte et courageuse concernant les mosquées dangereuses et l'islam politique en général. Rien ne sera fait de ce côté-là tant que nos liens commerciaux avec le Qatar seront si étroits. D'où le "djihadisme d'atmosphère" qu'évoque Gilles Kepel. Celui-ci ne peut être combattu que politiquement. Le sentiment de violence quotidienne renforcée est bien réel, la délinquance explose car les délinquants ont un sentiment de totale impunité à cause d'une politique et d’une justice trop laxistes ». Un manque de courage politique ? C’est en tout cas ce que dénonce Roland Lombardi, qui y voit aussi, à quelques mois de la présidentielle, le début de fins calculs électoraux : « Certains élus de terrain sont bien conscients de la réalité. D’autres, technocrates et membres du gouvernement hors sol, le sont beaucoup moins. De plus, il ne faut pas froisser l'aile la plus à gauche de la Macronie et les futurs alliés verts... Il faut tenir sans incident majeur et surtout sans émeutes généralisées comme en 2005, jusqu'à l'élection de 2022. On le sait, des ordres de prudence et de modération sont donnés à la police. La bavure qui mettrait le feu au pays est la grande peur du gouvernement. Car une telle situation serait catastrophique électoralement, surtout face à un Zemmour au deuxième tour ». Encore un point négatif pour Emmanuel Macron.

Le locataire de l'Elysée peut cependant plaider une « circonstance atténuante » dans l'héritage reçu. Car les causes de l’insécurité en France ne dateraient pas d’hier, à en croire Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE : « Quoi que l’on pense du président, il faut arrêter d’imaginer qu’il décide de tout, tout seul. Surtout dans une société moderne aussi complexe que la nôtre, démocratique et occidentale, et qui traîne des boulets à ses pieds parce qu'on subit encore les effets de l’idéologie du « vivre ensemble » des années 1950-1960. Cette dernière n’a pas pris en compte un phénomène nouveau, qui date de la fin des années 1970 : l’islamisme violent », explique-t-il. « Macron subit les dérives de son temps, de sa société et de son pays et n’a, finalement, qu’une action très marginale ». L’ancien patron de la sécurité extérieure analyse également une gestion du pouvoir différente de la croyance commune des Français, celle d’un ‘‘monarque républicain tout puissant’’ : « La situation sécuritaire des Français ne dépend pas d’une personne. Elle s’inscrit dans un continuum social, éducatif, culturel et judiciaire qui, lui, n’évolue pas beaucoup. Emmanuel Macron n’en a pas fait plus ou moins que François Hollande, Nicolas Sarkozy ou les autres ».

La « banalisation de la violence » à l’américaine

Mais Emmanuel Macron peut-il s'enorgueillir de ne pas avoir fait pire que ses prédécesseurs au plan de la sécurité ? D'autant que des solutions existent pour lutter efficacement contre le terrorisme, ajoute Alain Chouet : « La France, comme l’Occident dans son ensemble, a pris le problème par le mauvais bout en ce qui concerne le terrorisme islamiste ». Selon lui, la France doit essentiellement faire face à un « terrorisme en besogne », dont seules les attaques du 13 Novembre semblent avoir été « organisées, commanditées et approvisionnées de l’extérieur. Toutes les autres ont été l’œuvre de gens nés et élevés en France et qui ont été le produit d’une véritable difficulté sociale, éducative et d’intégration ». Une analyse que partage Roland Lombardi, à propos de la nature profonde du danger qui guette notre pays : « Pour avoir toujours évolué dans un microcosme protégé, Macron considère que le problème est strictement économique. Il se trompe : c'est une question politique et idéologique ».

Si, sur le plan du terrorisme, les attentats de masse sont moins fréquents, le mérite est surtout à attribuer aux services de renseignement et de lutte, intérieurs comme extérieurs, « qui font un travail remarquable », précise Roland Lombardi, permettant de « "casser" les réseaux les plus structurés et les plus dangereux ».

Moins d’attentats de masse, mais plus de violences quotidiennes ? « Heureusement, la France n’a pas connu énormément d’attaques très meurtrières », constate l’ancien numéro 2 de la DGSE, Alain Chouet : « Toutefois, même si l’attrait pour la violence islamiste « perd de son rayonnement » dans notre pays, on peut légitimement être inquiet sur une dérive des rapports individuels en société. Tout comme aux États-Unis, on constate une forte criminalisation des rapports sociaux en France. Content ou pas content, d’accord ou pas d’accord : on frappe. Les violences physiques semblent de plus en plus être admises comme une forme d’expression : celle d’un malaise, d’une revendication ».

Un constat évidemment désastreux à l'heure du bilan d'un chef d'État qui apparaît, au mieux, comme incapable de contrôler l'aggravation de la violence et l'insécurité croissante en France. Reste à savoir combien pèsera cette impuissance dans quelques mois, au soir du premier tour des élections présidentielles.

29/11/2021 - Toute reproduction interdite


Emmanuel Macron discute avec des policiers lors d'une visite dans un commissariat des quartiers nord à Marseille, le 1er septembre 2021.
© Ludovic Marin/Pool via Reuters
De Alixan Lavorel