Société | 19 avril 2020

Savoir faire face à l'isolement durant le confinement

De GlobalGeoNews GGN
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Michel Goya est un ancien colonel des troupes de marine, historien et écrivain. Il a participé à de nombreuses opérations, notamment à Sarajevo où il s'est retrouvé confiné pendant plusieurs semaines. Il nous livre son analyse sur le confinement et ses conseils pour vaincre l'ennui et l'anxiété. Propos recueillis par Souleiman Sbai

 

GGN : Le président de la République a utilisé une rhétorique guerrière lors de ses deux premières allocutions. Etait-ce justifié ?

La guerre est un acte politique par lequel on s'efforce d'imposer sa volonté par la coercition à une autre entité politique, étatique ou non, que l'on a désigné « par déclaration » comme ennemie. C'est une confrontation violente des volontés. En ce sens, déclarer la guerre à un virus, au terrorisme ou à ses kilos en trop est sémantiquement faux et peut entrainer des confusions. Inversement on peut être réellement en guerre et ne pas le dire. Le lendemain de l'embuscade de la vallée afghane d'Uzbin en 2008 où dix soldats français avaient été tués au combat, on a demandé au ministre de la Défense si on était en guerre et il avait répondu « non ». Au-delà de sa fonction de qualifier une situation politique et de la transformer, la « déclaration de guerre » contient aussi forte charge émotionnelle, car elle renvoie à des pans tragiques de notre histoire. De fait, on évite de l'employer lorsqu'on ne veut pas faire peur ou simplement cacher les choses et on l'utilise au contraire lorsqu'on veut leur donner un éclat particulier, mobiliser les énergies et donner de la légitimité à des choses difficiles, même si on ne se trouve plus dans un contexte d'affrontement politique. Parler de lutte contre le virus aurait été plus juste, mais cela aurait sans doute eu un effet moins fort. L'emploi du terme « guerre » est donc abusif, mais symboliquement efficace et c'est ce qui importe le plus dans l'immédiat. Dans les faits, même sans ligne de front, nous nous trouvons dans une situation qui ressemble beaucoup à l’ « état de guerre ».

GGN : Quelles sont les principales similitudes entre un siège militaire tel que celui que vous avez connu à Sarajevo et le confinement actuel ?

Michel Goya : Vu de l'intérieur vous vous retrouvez de la même façon face à une menace invisible. À Sarajevo, l'assiégeant installé sur les collines était peu visible et la mort venait de projectiles, balles et obus, que vous pouviez parfois entendre venir, sans jamais les voir. Il y avait en moyenne 300 obus qui tombaient chaque jour sur la ville et souvent beaucoup plus de balles ; c'était devenu un composant de l'air. Dans ces conditions, si vous n'avez rien d'autre à faire, vous restez confiné à l'abri et quand vous sortez de cet abri vous prenez des précautions. Vous êtes protégés autant que possible, non pas par des masques, mais par des casques ou gilets de protection quand vous en avez. Les gestes barrières ne sont pas les mêmes, mais vous bougez beaucoup et vous évitez de vous grouper pour ne pas offrir de cibles aux snipers. C'est très frustrant, car vous subissez surtout la menace, mais au moins quand on était attaqué, on pouvait toujours riposter, avoir une action contre la menace. Face à un virus, quand vous savez que vous êtes attaqué, il est trop tard, car vous êtes déjà touché. En dehors de ceux qui sont en première ligne, la plupart des gens ne peuvent qu'appliquer des mesures passives et non actives, et c'est aussi une source de stress.

GGN : En retournant à Sarajevo après la guerre, vous avez échangé avec des personnes qui regrettaient certaines choses de cette période. Pensez-vous que nous regretterons cette période de confinement ?

Michel Goya : Pendant la Seconde Guerre mondiale, le psychiatre canadien John Thompson MacCurdy a étudié le comportement des habitants de Londres pendant les bombardements allemands. Comme tout le monde avant-guerre, il était persuadé que les grands bombardements aériens provoqueraient des désastres immenses et de grandes peurs. De grands hôpitaux psychiatriques avaient d'ailleurs été construits pour cela en périphérie de la ville. Il n'y eut en réalité aucun mouvement de panique, sinon très ponctuellement, et les psychiatres n'eurent qu'un peu plus de patients qu'avant la guerre, très en deçà en tout cas de ce qui était anticipé. Paradoxalement, la majorité des gens se sentaient même plutôt mieux pendant la guerre qu'avant. MacCurdy remarqua alors qu'il pouvait partager la population en trois catégories : ceux qui mouraient, ceux qui étaient touchés de près dans leur chair ou celle des proches, et ceux qui n'étaient touchés en rien, les « épargnés ». Or, même dans une ville aussi durement frappée que Londres, les « épargnés » étaient très majoritaires et beaucoup déclarèrent en effet à MacCurdy leur sentiment de soulagement et d'excitation d'échapper au danger et de surmonter la peur. Avec la répétition des événements, ils avaient développé un sentiment d'invulnérabilité et avaient plutôt l'impression de vivre une expérience exaltante. Beaucoup de ceux qui avaient la possibilité d'être évacués refusèrent de le faire en déclarant qu'ils n'auraient jamais l'occasion de revivre ça. Les problèmes parmi les « épargnés » survinrent plutôt après la guerre, sous forme de blues. À la fin du siège de Sarajevo, au bout de quatre ans, 80 % des habitants n'avaient été ni tués, ni blessés dans leur chair ou leur âme, ni même affectés par la mort d'un proche. Pour rien au monde, ils n'auraient voulu revivre cette expérience, mais dans le même temps beaucoup regrettaient la vie plus forte, individuelle ou le plus souvent en groupe, qu'ils avaient connue. C'est un sentiment que connaissent beaucoup de soldats au retour d'une opération difficile. Maintenant, il n'est pas sûr qu'il en soit complètement de même avec cette expérience du confinement. Le danger n'est heureusement pas si grand que durant le blitz de Londres ou le siège de Sarajevo et il n'est par ailleurs pas non plus aussi partagé, puisque les effets du virus diffèrent complètement suivant les individus et menacent plus particulièrement certaines catégories. Mais il y a quand même une épreuve commune et une angoisse pour l'avenir.

GGN : Quels conseils donneriez-vous à nos lecteurs pour vaincre l'ennui et l'anxiété ?

Michel Goya : Entre isolement et promiscuité, travail accru pour certains ou réduit pour d'autres, les situations sont en réalité très diverses, mais elles sont unies par un isolement forcé pour la plupart et le même changement brutal de l'environnement pour tous. Il n'y a probablement jamais eu autant de gens enfermés en même temps derrière des murs en France, ce qui crée finalement un lien dans la dispersion. Le stress vient le plus souvent du sentiment d'impuissance face aux évènements. Il faut donc s'efforcer d'avoir une prise sur les choses, « ne pas subir » selon la devise du Maréchal de Lattre. Le cadre espace-temps dans lequel on évolue change, et bien il faut maitriser ce nouveau cadre. Il est important de structurer le temps, de ne pas le laisser s'écouler indifféremment. Il faut donc fixer des repères, un squelette sur lequel on va mettre la chair de la journée. Des soldats en opération, même coincés dans une base ou sur un navire, vont organiser le temps, le réveil, les repas, le coucher, et entre ces rendez-vous l'alternance du travail et du repos, aussi distincts que possible. Dans le même temps, ce rythme doit être brisé de temps en temps, un jour par semaine habituellement, pour qu'il ne devienne pas routine. Ce jour-là on fait volontairement tout autre chose que d'habitude. Il est nécessaire aussi d'avoir un bout à ce temps, un horizon et un espoir. Il est donc important d'avoir une date de fin de l'épreuve, avec les précautions d'usage sur la possibilité que cette fin soit « ouverte ». Il n'y a rien de pire que la déception d'un soulagement qui se dérobe. Quant aux activités elles-mêmes, à la limite peu importe ce que l'on fait pourvu que l'on fasse. Il faut simplement ne pas oublier le corps. Il n'est pas conçu pour l'immobilité. Il faut saisir toutes les occasions de marcher, de voir le soleil au moins une fois dans la journée. Un des problèmes pour les militaires est de parvenir à s'entretenir physiquement en espace confiné. On trouve toujours. Même sur quelques mètres carrés on peut faire beaucoup de choses. Contrairement aux Londoniens bombardés ou aux Sarajéviens assiégés, on dispose presque tous avec Internet à la fois d'un lien avec le reste du monde et d'une capacité formidable de faire venir à soi plein de choses, plus forcément matérielles, mais au moins intellectuelles. Imaginez simplement le confinement sans Internet, sans téléphone portable, sans ordinateur et même sans télévision. On perçoit instinctivement que les choses seraient certainement beaucoup plus difficiles. Presque toutes les formes de travail à distance auraient été impossibles, et on ne voit pas très bien comment nos systèmes productifs ou éducatifs auraient pu continuer à fonctionner sans cela. Mais sans le confinement, c'est le système de santé qui aurait rapidement été saturé.

 

20/04/2020 - Toute reproduction interdite

 


Michel Goya
DR
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