La crise sanitaire sans précédent du Covid-19 est révélatrice de la qualité de nos dirigeants et de l'état réel de notre pays. Mais comment en est-on arrivé là ? Notre système peut-il évoluer ? Roland Lombardi, docteur en histoire contemporaine et géopolitologue, livre son analyse.

A l'heure où ces lignes sont écrites, nous connaissons encore une pénurie de masques pour nos soignants et la population, alors qu'au Maroc, qui a réussi à préserver et renouveler ses stocks, les masques sont aujourd'hui à disposition et en vente libre dans toutes les grandes surfaces et les pharmacies du royaume. Dans les DOM-TOM, ce sont des médecins cubains qui nous viennent en aide.

Ceux qui nous gouvernent sont responsables. Mais ils ne sont pas les seuls.

Le manque de lits de réanimation, par exemple, est le résultat de plusieurs décennies de casse de notre système hospitalier - comme de tout notre service public -, cela pour des raisons bassement comptables. Une situation ancienne, qui ne touche pas seulement le secteur de la santé.

On l'a constaté à maintes reprises ces dernières années : des coupes drastiques dans des budgets essentiels pour notre souveraineté ont eu des répercutions désastreuses dans tous les secteurs stratégiques, qu'il s'agisse de la Défense, de la sécurité, de la recherche et de l'industrie.

La méthode Coué n'a pas sa place dans une analyse. Alors sans « déclinisme » aucun, regardons la vérité en face. Dès la fin des Trente glorieuses, la France s'est appauvrie. En manque d'argent constant , il lui a fallu en trouver coûte que coûte.

Ainsi, les petits gestionnaires, de droite comme de gauche, qui se sont succédé à la tête de nos administrations ont géré sans vision à long terme. De manière technocratique, idéologique et dans une logique du marché, ils ont délocalisé, sous-traité, fait des économies dans des secteurs vitaux pour la nation (Défense, sécurité, renseignements, santé, éducation, recherche...), alors que dans d'autres, beaucoup moins essentiels (Culture, Cinéma, médias, associations diverses et variées...), d'énormes gaspillages étaient consentis.

Faute d'absence de réformes indispensables pour relancer notre dynamique interne, de stratégies à long terme, à cause des diktats européens, la France a sacrifié ses services publics, à l'instar de son armée et de son industrie, sur l'autel de la rentabilité.

Malgré des dépenses publiques à 57 % du PIB - le plus fort taux de la planète - et des prélèvements obligatoires s'élevant à 48,4 % du PIB - faisant de la France le pays le plus imposé de l'OCDE ! -, nos services publics sont à l'agonie. Avec une croissance poussive de 1%, la France est de plus en plus endettée !

Certes, certains grands patrons français sont plus riches que jamais. Mais les inégalités sont de plus en plus criantes. Même dans un de nos secteurs de pointe et stratégiques comme l'armement - qui par ailleurs, dans le cadre de notre diplomatie économique tous azimuts, nous a obligés à faire de nombreuses concessions et suivre, en totale contradiction avec nos intérêts sécuritaires, la politique de nos « clients » du Golfe -, il faut savoir que pour nombre de composants de nos armes, munitions ou avions, nous sommes pitoyablement dépendants de sous-traitants ou de fournisseurs étrangers, notamment américains. Exactement, comme on le voit aujourd'hui, avec la Chine - et d'autres pays - pour nos masques de protection, nos tests de dépistage, nos respirateurs et nos médicaments !

De fait, nous n'avons plus aucune souveraineté industrielle, ni même politique !

Oui, la catastrophe était prévisible, car annoncée

Pour en revenir à notre système de santé, et sans remonter trop loin, il est bon de rappeler que depuis une quinzaine d'années, du mandat de Nicolas Sarkozy jusqu'à aujourd'hui, en passant par le quinquennat de François Hollande, c'est près d'une centaine d'hôpitaux publics qui ont fermé leurs portes, soit plus de 68 000 lits en moins !

Le résultat de ces politiques funèbres, c'est que nous comptons nos morts et que ces "économies" passées vont finalement nous coûter le centuple !

Pourtant cette catastrophe était prévisible.

De nombreuses analyses et publications du début des années 2000, en Europe comme aux États-Unis, notamment un rapport de la CIA de 2009 et les « Livres blancs » de la Défense et de la Sécurité nationale de 2008 et de 2013, avaient alerté nos différents responsables sur les risques sanitaires majeurs liés à « une nouvelle pandémie hautement pathogène et à forte létalité » !

Comment les « experts » et les politiques ont pu ignorer cette menace ?

Les excuses et les assertions selon lesquelles « personne ne pouvait prévoir », ne tiennent pas !

La pandémie du Covid-19 sera-t-elle pour autant un électrochoc pour les « premiers de la classe » (dixit Idriss Aberkane) qui nous gouvernent ? Pas sûr. Ils nous ont déjà prouvé que, tenus d'une manière ou d'une autre par de puissants et influents lobbies - comme le scandale de la Chloroquine le démontrera un jour - et respectant jusqu'à l'absurde kafkaïen les règles et le conformisme, ils étaient incapables de trancher et de prendre les bonnes décisions en temps de crise.

Pas de grande démocratie sans un service public fort

Cette crise démontre en fait chaque jour qu'il n'y a pas de grande démocratie sans un service public fort. Que les mots frontières, indépendance, protectionnisme et souveraineté ne sont pas des gros mots « populistes » ou « fascistes ». Et que seuls les États-nations forts semblent mieux s'en sortir que les autres face à cette épidémie mondiale.

En dépit des beaux discours présidentiels sur la volonté d'un retour à notre souveraineté industrielle, que pouvons-nous réellement attendre d'une présidence et d'un gouvernement de hauts fonctionnaires et de technocrates non élus et déconnectés du réel ? Certainement pas grand-chose...

Quelles réponses énergiques et salutaires peut apporter une classe politique sans colonne vertébrale, chantre de l'individualisme et d'un ultralibéralisme déshumanisé ? Sûrement aucune.

Au contraire, une fois la crise passée, il est fort probable que rien ne changera. Après le cataclysme socio-économique qui suivra, la France sera encore plus affaiblie mais les Français eux, seront sollicités pour payer le coût des dégâts ...

08/04/2020 - Toute reproduction interdite


Un membre du personnel hospitalier prépare une banderole à la veille d'une grève nationale à l'hôpital de l'Archet à Nice, le 4 décembre 2019
Eric Gaillard / Reuters
De Roland Lombardi