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Français malgré eux, Sami Biasoni et Anne-Sophie Nogaret livrent un essai sur le racialisme, l’indigénisme et le décolonialisme.  À travers une analyse socio-historique et de nombreux témoignages, les auteurs démontrent l’influence et le danger que représentent les idées de ces mouvements et la menace qu’ils font peser sur la France. 

                                                                      Entretien conduit par Marie Corcelle.

                       


Fild: Qui sont ceux qui veulent déconstruire la France ?

Sami Biasoni : On peut considérer que depuis quelques années opère une nouvelle forme d’offensive déconstructrice. Elle est menée conjointement sur plusieurs fronts. D’une part, les décolonialistes, les racialistes et les indigénistes forment un groupe de militantisme politique dont l’objectif est d’imposer une vision où primerait la considération de la condition raciale des individus dans le cadre du débat social et politique en France. Il s’agit là de déconstruire les anciennes catégories de l’échange politique pour en imposer de nouvelles, qui sont celles du progressisme outre-Atlantique.

Le deuxième front est celui de l’université, qui est en fait historiquement le premier. Ce front de déconstruction prend la forme d’un effort de remaniement intellectuel et conceptuel. On constate une vitalité des recherches, une prolifération des revues et un accroissement sans précédent des budgets publics consacrés à ces questions de la race.

Le troisième front est communicationnel et se joue au niveau des médias qui constituent la courroie de transmission des idées de ce mouvement. C’est une certaine « intelligentsia » influente, une certaine bien-pensance médiatique qui relaye en premier lieu ces thèses. Il suffit d’en revenir à l’épisode récent du Comité pour Adama, qui a profité du tragique événement de la mort de George Floyd pour se placer sur le devant de la scène. En France, beaucoup de personnalités ordinairement étrangères à ces débats se sont alors prestement positionnées, tout comme une très grande partie de la presse de gauche, accordant une importance démesurée aux figures vindicatives de cette entreprise de déconstruction racialiste.

Fild: Quelle est l’influence des études postcoloniales américaines à l’heure actuelle en France ?


Sami Biasoni : Les études postcoloniales naissent et se développent au sein de l’Université américaine dans les années 1970 et 1980, en même temps que les études de genre. Les unes comme les autres procèdent d’une même démarche de déconstruction visant à défaire les fondements historiques de pratique de la philosophie. Les études postcoloniales visaient au départ à penser la condition des peuples libérés du joug du colonialisme. On peut comprendre qu’après les grands mouvements de décolonisation qui se sont succédé à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, on se soit posé la question de la condition économique et politique des peuples qui ont brusquement changé de régime. Mais ce qui s’avère plus difficilement concevable, c’est la politisation extrême et polémique de ces champs de recherches. Au sein des sciences humaines se sont constituées des chapelles, des écoles et sous-écoles de pensée assez peu tolérantes à tout ce qui ne relève pas de leurs thèses. L’une des caractéristiques de la déconstruction, c’est aussi sa volonté farouche de dissociation vis-à-vis de ce qui lui est antérieur. Ces mouvements ont été rapidement récupérés car les académiques eux-mêmes étaient ouverts à des revendications allant au-delà du champ de la recherche et de la rationalité. Un certain nombre d’individus, qui sont des militants politiques, ont jugé bon d’user de l’apparente légitimité intellectuelle de ces travaux pour s’octroyer une caution à peu de frais, une acceptabilité qui cache en vérité une forme de radicalité.

Fild : Quels sont les principaux relais des thèses indigénistes et racialistes en France ?

Sami Biasoni : L’université française a constitué un premier rempart vis-à-vis de ces thèses pendant près de deux décennies, avant que les départements de sciences humaines eussent tour à tour revu leurs corpus. L’accélération des événements a été phénoménale. On part de presque rien. Très peu de thèses ont été défendues, de chaires consacrées à ces questions, et de colloques organisés jusqu’à la fin des années 1990. Aujourd’hui, on constate une quantité démesurée de ressources, de conférences autour de ces questions de la race et du genre. Les institutions publiques pratiquent le « fléchage » budgétaire, c’est-à-dire l’orientation préférentielle de subventions au profit de ces thématiques et au détriment de disciplines ou de problématiques pourtant bien plus essentielles. Ces thèses racialistes ont véritablement conquis nombre d’établissements universitaires, elles y sont même souvent devenues majoritaires. Des départements de sciences humaines autrefois parmi les plus respectables sont aujourd’hui acquis à ces idées. On y accorde une place très importante à la subjectivité, ce qui constitue une rupture avec la pensée matérialiste de l’université française, qu’elle fût marxiste ou cartésienne. Elle accordait un primat à la rationalité, la démonstration logique et scientifique. Méthodologiquement, les théories postcoloniales accordent une place très importante aux témoignages, au vécu subjectif, à la corporéité individuelle. On constate donc une forme de bascule vers le simplisme : on entre dans la philosophie, dans la recherche, par autre chose que ce qui qualifiait jadis la qualité d’un travail. Au tournant des années 2000, à la faveur de la seconde Intifada, des attentats de 2001, de la commission Stasi et des lois sur le voile, le mouvement antiraciste universaliste s’est communautarisé et s’est radicalisé. Il s’est spécialisé pour devenir un antiracisme affinitaire. On ne considère plus l’Homme dans son entièreté, dans ce qu’il a de commun avec autrui, mais on perçoit l’Homme dans ce qui le différencie, selon ses catégories d’appartenance propres. C’est un mode de pensée très anglo-saxon, en opposition avec notre noble tradition universaliste française. Quant aux médias, ils ont clairement été les catalyseurs de ces évolutions. La presse de droite a toujours conservé une position critique, alors que la presse « de gauche » a été tiraillée entre ses convictions, son passé, ses engagements antiracistes historiques, et une forme de fascination à l’endroit de ces thèses racialistes. À la faveur des évènements récents s’est opérée une polarisation des points de vue au sein des rédactions. On a ainsi pu voir la place très importante accordée aux figures du racialisme en France, avec un phénomène de surreprésentation et de survalorisation de certaines figures militantes qui restent pourtant contestées, et qui sont loin de faire l’unanimité.


Fild : Comment expliquez-vous que le terme de « race » revienne sur le devant de la scène alors qu’il a été décrié pendant des années ?

Sami Biasoni :
Le mot « race », par le passé, a été unanimement condamné, à l’exception de quelques extrémistes marginaux. C’était notre fierté en France de ne pas débattre de ce mot. Historiquement, ce terme a été honni par tous à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. Avec la Shoah, il était presque devenu impossible de penser la notion de race. À contrario, outre-Atlantique, les débats politiques se sont polarisés autour de cette notion. Les quotas raciaux permettent de définir la destinée sociale des individus, les statistiques ethniques et raciales permettent de fixer des stratégies politiques… Le modèle américain a en somme imposé une forme de normalité autour de cette question de la race.

Fild : L’universalisme et l’égalitarisme à la française ont-ils encore de l’avenir étant donné la progression des thèses racialistes ?

Sami Biasoni : Nous avons un Président de la République qui comprend qu’il y a un problème de séparatisme mais qui refuse de voir qu’il ne soit pas uniquement le fait de l’islamisme militant et politique. Le racialisme est un séparatisme. Considérer ex ante qu’un individu est primairement conditionné par sa couleur de peau, c’est œuvrer à la fragmentation de la société française, et supporter une vision dissociative du corps social. Or, aujourd’hui, on voit la nation se ressouder autour des dures épreuves qu’elle vit. La réaction du peuple français semble être celle de dire qu’il faut repenser la manière dont notre universalisme nous lie, avec davantage d’honnêteté. Les événements récents remettent cette question au cœur du débat. On devait pourtant déplorer, il y a quelques temps encore, des coups de boutoir répétés à l’endroit de la notion même d’universalisme, faussement présentée comme instrument de domination de l’Occident sur le reste du monde. Ce point de vue était même défendu et relayé par une certaine presse. On l’entend heureusement moins actuellement, car il y a une nécessité de faire corps, de bâtir une nouvelle solidarité face à l’adversité, face aux difficultés que l’on vit collectivement par-delà nos conditions individuelles ou « communautaires ». Les meurtrissures subies à l’occasion des attentats nous incitent à dépasser nos différences et à retrouver une vision unitariste de la Nation.


Fild : Vous dites dans votre livre qu’avec l’idée de résurgence du terme race, les musulmans en viennent à former une quasi-race, et que les critiquer ou critiquer l’islam devient ainsi un acte raciste. Quel rôle joue cette mouvance indigéniste dans la propagation du salafisme ?

Sami Biasoni : Ce qui est exprimé là, ce n’est pas notre propos mais la stratégie défendue par le CCIF autant que par divers mouvements racialistes. L’une des propriétés des « théories » postcoloniales et plus généralement de la déconstruction, c’est qu’elles peuvent se permettre de produire des concepts ex nihilo. Il leur suffit de décréter qu’il existe une similarité formelle ou historique entre la condition d’un Musulman en France et celle d’une personne noire à une autre période de l’histoire pour que cela puisse constituer une forme de vérité. C’est d’ailleurs la stratégie employée par l’indigénisme en affirmant que la condition des descendants français d’immigrés du Maghreb porterait le fardeau irrémédiable de la colonisation, ce qui tendrait à les rapprocher de la condition de « subalternité » (pour reprendre les termes du postcolonialisme ) d’une personne noire dans son lien avec l’esclavage. Et de désigner dans l’un et l’autre cas, le « Blanc », le monde Occidental comme instigateur d’un système de domination inique, qui imposerait l’asservissement d’autrui pour maintenir son statut « privilégié ».
À cela s’est greffée une autre stratégie, qui est d’établir une analogie, un parallélisme entre la condition des Juifs sous l’Occupation et celle des Musulmans en France. On a condamné les Juifs pour leur culte, et ce que vivent les Musulmans est abusivement présenté comme analogue : on empêcherait les femmes musulmanes de porter le voile comme elles l’entendent, la population musulmane dans son ensemble serait victime de discrimination par le seul fait que se pose la question politique de la place de l’islam en France. C’est une comparaison fallacieuse. Quiconque connaît l’Histoire comprend bien que les moments et les enjeux n’ont rien de comparables. Mais d’un point de vue utilitariste, cela fonctionne, car cet argument est basé sur le même sentiment de victimisation. Ce qui lie tous ces mouvements se réclamant de la déconstruction, peu importe la couleur de peau des individus, leur genre, leur sexualité, c’est la même détestation d’un ennemi commun : ce que nous sommes.


26/11/2020 - Toute reproduction interdite




De Fild Fildmedia