Ignorant les remontrances et les préoccupations des Parisiens, Anne Hidalgo n’a pas changé d’idée : elle souhaite que davantage de Salles de Consommation à Moindre Risque (SCMR) - les « salles de shoot » - ouvrent dans la capitale, en dépit des écoles situées près de ces lieux destinés aux drogués. L’expérience similaire, menée dans le 10ème arrondissement, s’est révélée catastrophique. Pourquoi l’édile et candidate aux élections présidentielles croit-elle être toute-puissante ? Peut-être car elle a été élue par une large majorité des votants, lors d’élections municipales marquées par un taux d’abstention record.

l'édito de Matteo Ghisalberti

L'insécurité ne cesse de progresser à Paris avec un nombre croissant de zones à éviter pour ne pas se faire agresser. Désormais, les « sanctuaires du crack » de la Porte de la Chapelle et du Jardin d’Éole (18ème arrondissement) ou de la Place de Stalingrad (19ème) ne sont plus les seuls. Dans d’autres quartiers de la capitale, on peut apercevoir des « zombies » sous l’emprise de cette drogue. Selon les chiffres sur la délinquance à Paris, révélés au Figaro par la Préfecture de Police, plus de 19.000 infractions ont été enregistrées au cours des six premiers mois de 2021, soit une hausse de 6 %. En ce qui concerne la drogue, les constats d'infractions à la législation sur les stupéfiants ont bondi de plus de 61 %. Selon le quotidien, l'introduction du procès-verbal électronique a contribué à faire augmenter ce chiffre.
Derrière ces statistiques, se cache le quotidien de milliers de Parisiens, notamment les résidents de l’est de la Capitale, devenu un secteur de plus en plus problématique, car les mairies et les ministères concernés sont inactifs et se renvoient la balle depuis trop longtemps. Certes, fin juin, l'accès au Jardin d’Éole a été interdit aux toxicomanes, mais cette mesure n’a eu pour effet que de déplacer le problème de quelques mètres. Ainsi, le quotidien des riverains de ce parc s’apparente au cauchemar. Au début de l’été, une femme sous l’emprise du crack a agressé une maman et blessé au visage son enfant de 2 ans. La diffusion sur les réseaux sociaux des photos témoignant les blessures de l’enfant a suscité l’émoi et la colère. Malgré la gravité de ces faits, la mairie de Paris a confirmé l’intention d’ouvrir des nouvelles salles de shoot dans les 10ème, 19ème et 20ème arrondissements.

Ces décisions ont provoqué la réaction de nombreux résidents des quartiers concernés par les futures salles de shoot. Ils ont, dans certains cas, fondé des associations ou des collectifs. Mais ces réactions risquent d’arriver trop tard. Anne Hidalgo et les maires des arrondissements concernés par les futures salles de shoot ont été largement réélus lors des municipales de 2020, malgré un taux d’abstention record. Compte tenu des choix faits par les électeurs des 10ème, 12ème, 18ème, 19ème et 20ème arrondissements, on pourrait être tenté de demander à ceux qui protestent aujourd'hui : « Où étiez-vous lors des élections municipales ? »

Il ne faut pas oublier que tout au long du premier mandat d’Anne Hidalgo, le cri de détresse des riverains de la première salle de shoot du 10ème arrondissement a largement dépassé les confins de cette partie de la capitale. On peine à croire que les Parisiens - en particulier les résidents de l’est de la capitale - ne connaissaient pas les plans de la maire de Paris. Malgré le risque de voir pousser ces salles comme des champignons ailleurs dans Paris, les taux d’abstention au deuxième tour des municipales 2020 étaient compris entre 61% et 69% dans les 10ème, 12ème, 18ème, 19ème et 20ème arrondissements.

Côté résultats, les rares électeurs qui se sont rendus aux urnes ont voulu confirmer avec détermination - avec des pointes proches de 68% - les candidats prêts à soutenir Anne Hidalgo pour un autre mandat. Certains experts des statistiques estiment que ces résultats sont dus au manque de confiance des citoyens en leurs élus. Compte tenu du fait que seulement un électeur sur 10 a fait le déplacement pour aller voter - comme le montre le tableau * - on peut aussi imaginer qu’il y a eu un peu trop de paresse chez les citoyens. Ce 28 juin 2020 - jour du deuxième tour - il faisait beau à Paris. Beaucoup ont dû préférer se diriger vers les plages normandes ou organiser des barbecues entre amis. Bien sûr, on venait alors de sortir de trois mois de confinement et de la première vague de Covid et l’envie de profiter d’une belle journée était forte.

Compte tenu des circonstances particulières dans lesquelles nous vivions à cette période, on peut se demander pourquoi le gouvernement n’a pas décidé de décaler de quelques mois ces élections. N’aurait-il pas été plus sage de décaler les élections communales et de les superposer aux régionales ? Hélas, quand la première vague de la pandémie a commencé à frapper la France, les leaders des partis - toutes tendances confondues - ont confirmé au gouvernement leur volonté de maintenir le premier tour à la date prévue à l’origine. Les hommes et femmes politiques craignaient-ils moins le Covid que de perdre (ou de ne pas conquérir) un fauteuil ?

La nécessité d’un examen de conscience citoyen

En tous cas, même en juin lors du deuxième tour des municipales, les électeurs français auraient pu faire preuve de plus d’attachement à l’exercice de la démocratie. S’ils ne voulaient vraiment pas aller voter, ils auraient au moins pu établir, massivement, des procurations. Ce qui n’a pas été le cas. Alors peut-être faudrait-il que chacun fasse un examen de conscience sur son esprit citoyen s’il ne veut pas qu’une salle de shoot ouvre en bas de chez lui. Car la démocratie fonctionne quand on l’exerce. Cela vaut pour tout type d’élections. L’ouverture des nouvelles salles de shoot à Paris a reçu récemment le feu vert du gouvernement. Le 15 septembre, l’exécutif a annoncé vouloir proroger « le cadre expérimental offert par la loi du 24 janvier 2016 » qui a permis l’ouverture des premières salles à Paris comme à Strasbourg, en 2016.

Les ressources nécessaires pour les nouvelles salles de shoot seront attribuées grâce à un projet de loi de financement de la sécurité sociale qui sera présenté en Conseil des ministres du 6 octobre prochain.

*Tableau des résultats des élection municipales 2020 (source : Ministère de l’Intérieur)

10ème arrdt

67,94% Alexandra Cordebard (Union de la Gauche) - 7 élus

21,53% Bertil Fort (Union de la Droite) - 0 élus

Abstention : 55,72 % (1° Tour) - 61,89 % (2ème Tour)

12ème arrdt

54,97% Emmanuel Grégoire (Union de la Gauche) - 8 élus

32,80% Valérie Montandon (Union de la Droite) - 2 élus

Abstention : 56,46 % (1° Tour) - 61,87 % (2ème Tour)

19ème arrdt

67,87% François Dagnaud (Union de la Gauche) - 12 élus

23,05% Marie Toubiana (Union de la Droite) - 2 élus

Abstention : 63,60% (1° Tour) - 68,66 % (2ème Tour)

20ème arrdt
56,95% Eric Pliez (Union de la Gauche) - 12 élus

21,42% François-Marie Didier (Union de la Droite) - 1 élu

12,39% Danielle Simonnet (LFI) - 1 élu
Abstention : 59,58% (1° Tour) - 64,84 % (2ème Tour)

29/09/2021 - Toute reproduction interdite


La maire de Paris Anne Hidalgo assiste à l'inauguration de la SCMR (site d'injection supervisé de drogues), la première salle d'injection supervisée pour les usagers de drogues, à Paris, le 11 octobre 2016.
© Patrick Kovarik/Pool/Reuters
De Matteo Ghisalberti