Analyses | 15 juillet 2020

Sainte-Sophie : Les raisons de la provocation d'Erdogan

De Stéphanie Cabanne
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Le 10 juillet dernier, le président turc Recep Tayyip Erdogan annonçait que l'ex-basilique Sainte-Sophie d'Istanbul redevenait une mosquée et qu'elle serait ouverte à la prière le vendredi 24 juillet. Huit jours plus tôt, le Conseil d'État turc révoquait la décision prise en 1934 par Mustafa Kemal Ataturk d'en faire un musée offert « à l'humanité ». Suite à cette annonce, les protestations internationales se sont multipliées.

                                                                                 Par Stéphanie Cabanne

 

Ce n'est pas une surprise :  cette décision était en germe depuis l'arrivée au pouvoir du président Erdogan en 2003, date à partir de laquelle séances de lecture du Coran et prières collectives ont régulièrement pris place à l'intérieur ou devant le monument. Suite à l'activisme de militants du Parti de la grande unité pour que le musée redevienne une mosquée en 2012, le vice-Ier ministre, Buent Aric déplorait de voir une « Sainte-Sophie triste » qui, bientôt, retrouverait « le sourire ». Ce fut d'ailleurs un des arguments de campagne des municipales de 2019, le président Erdogan affirmant qu'il s'agissait là d'une demande du peuple turc et que la décision d'Atatürk avait été une « grosse erreur ».

Il n'a échappé à personne qu'une telle décision répond à un but politique. Elle vise d'abord à rallier au président sa base électorale conservatrice dans un contexte de crise économique liée au COVID 19. Il joue donc sur la nostalgie d'un empire ottoman dont Sainte-Sophie était l'emblème incontestable. C'est aussi une façon d'entretenir les divisions au sein d'une opposition incapable de se mettre d'accord sur cette question.

Sur le plan international, cette proclamation intervient après un certain nombre de réussites de la Turquie, comme la consolidation de sa présence en Syrie ou des victoires militaires remportées en Lybie. Désireux de s'imposer dans la région comme la principale incarnation d'un islam politique et conservateur, le président Erdogan entretient par ailleurs des relations tendues avec l'Union européenne, sur la question migratoire notamment. Dans un tel contexte, l'annonce de la réaffectation des Sainte-Sophie apparaît comme une provocation politique, que n'ont pas manqué de dénoncer les pays occidentaux.

Mais Sainte-Sophie, fièrement dressée sur la rive occidentale du Bosphore depuis près de quinze siècles, est plus qu'un simple enjeu politique. Sorte de mille-feuilles historico-religieux, elle représente un repère majeur pour plusieurs communautés à travers le monde. Elle fut d'abord l'église voulue par l'empereur Constantin au IVe siècle, fuyant une Rome moribonde au profit d'un Orient splendide et converti au christianisme. Reconstruite à partir de 532 par Justinien, elle fut des siècles durant le lieu de couronnement des empereurs byzantins. La mémoire collective a gardé la trace de sa magnificence dont subsistent aujourd'hui quelques mosaïques à fond d'or, les pierres polychromes apportées de tout l'empire et la splendeur de sa coupole immense, prodige de légèreté et de lumière.

Pour les Orthodoxes, elle fut une référence spirituelle et un modèle à travers les siècles, ce qui explique la vive réaction du Patriarche de l'Église russe qui a rappelé dans une déclaration officielle du 6 juillet que Ste-Sophie a « une grande valeur pour toute l'orthodoxie » et qu'elle reste un symbole vénéré avec dévotion par le peuple russe.

Le pape François ainsi que le Conseil œcuménique des Églises s'alarmaient quelques jours plus tard d'une décision ressentie par tout le monde chrétien comme une profonde offense, Sainte-Sophie ayant été pendant neuf siècles la plus grande église de la chrétienté -jusqu'à la construction de la cathédrale de Séville.

La dimension universelle de Sainte-Sophie est invoquée aussi par le monde laïc. Chaque année, la basilique devenue musée est visitée par plusieurs millions de visiteurs (3,8 millions en 2019), tous à même de s'approprier sa dimension historique, artistique et même spirituelle.

On pourra certes objecter que Sainte-Sophie a été utilisée en tant que mosquée pendant plus de 450 ans, suite à la victoire du sultan ottoman Mehmet II le 29 mai 1453. Cette appropriation à haute portée symbolique sema l'effroi sur l'occident. Signe de l'importance du lieu, les différents sultans ottomans la firent restaurer et consolider ; Soliman le Magnifique rapporta de Hongrie les chandeliers placés de part et d'autre de son mihrab et Ahmed Ier fit suspendre sous la coupole l'immense candélabre qu'on y voit encore. Les mosaïques chrétiennes d'origine avaient disparu lors de la période iconoclaste (726-843) ; celles qui furent ajoutées au IXe siècle furent pour une partie d'entre elles badigeonnées de plâtre. En 1849, huit panneaux circulaires calligraphiés au nom d'Allah, du prophète Mahomet et des quatre premiers califes furent mis en place.

De même, il faut garder à l'esprit que les changements d'attribution sont une constante dans l'histoire des lieux de culte à travers les siècles. La plupart des églises chrétiennes furent construites sur les sites d'anciens temples païens et certaines, comme la célèbre cathédrale de Cordoue, par-dessus la mosquée omeyyade du Xe siècle. Mais ces réaffectations apparaissent d'un autre âge, d'un temps où le vainqueur marquait ainsi sa domination. Ce que revendique aujourd'hui l'Occident, c'est la suprématie d'un universalisme laïc et l'appartenance de Sainte-Sophie au patrimoine de l'humanité. Acte politique provocateur, la décision du président Erdogan s'apparente donc aussi, et surtout, à un nationalisme arriéré, prompt à semer la division au lieu de rassembler les peuples, croyants ou non, dans la communauté universelle.

 

16/07/2020 - Toute reproduction interdite

 


People visit the Hagia Sophia or Ayasofya, a UNESCO World Heritage Site which was a Byzantine cathedral before it was converted into a mosque and currently a museum, in Istanbul, Turkey, July 2, 2020.
Murad Sezer/Reuters
De Stéphanie Cabanne

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