Le 24 décembre 1941, les Forces Françaises Libres libèrent Saint-Pierre-et-Miquelon du régime de Vichy. L’opération est décidée contre l’avis des Alliés, et menée par l'Amiral Muselier. Après avoir réalisé le documentaire « L’archipel des Français libres », le producteur Xavier Fréquant et le journaliste Yassir Guelzim publient un ouvrage du même nom (éditions Mon autre France) consacré à cet événement. Une plongée au cœur de l’Histoire, dans ce petit territoire français où s'est également joué le sort de la seconde guerre mondiale.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Yassir Guelzim : Avec Xavier Fréquant – co-auteur du livre - nous sommes tous deux réalisateurs de documentaires, et nous souhaitions en réaliser un sur le débarquement des Forces navales françaises libres à Saint Pierre et Miquelon le 24 décembre 1941. Quand Xavier partait là-bas, il voyait souvent le drapeau de la France libre sur la maison du préfet, des portraits des engagés volontaires de l’île. Et de mon côté, j’avais travaillé sur l’Amiral Muselier et les questions de géostratégie. Un ami commun nous a réunis, et nous avons travaillé ensemble sur ce documentaire. Mais comme la télévision nous contraint à un format de 52 minutes, nous avons voulu en faire un livre.


Fild : Comment se fait-il que Saint-Pierre et Miquelon ait été le premier territoire français à se rallier à la France Libre ?

Yassir Guelzim :
Saint-Pierre-et-Miquelon a une spécificité géographique : le territoire est situé dans le nord de l’Amérique, à 400 kilomètres des côtes des États-Unis, et proche du Canada. Il a été libéré car, pour De Gaulle et la France libre, il fallait que ce territoire soit délivré par des Français libres et non pas des Alliés. Il y avait notamment des projets canadiens d’envahir l’île. De Gaulle savait que s’il lâchait l’archipel, plus jamais ce territoire ne redeviendrait français. Tout est parti de cette menace canadienne, qui justifiera l’envoi des troupes françaises avec l’Amiral Muselier pour libérer Saint-Pierre-et-Miquelon de l'emprise de Vichy.

Fild : Les Américains proposent d'abord que ce soient les Canadiens qui envahissent les îles de Saint-Pierre-et-Miquelon, et ne sont pas favorables à une action de la France Libre. Pourquoi ?

Yassir Guelzim :
Il y a trois positions différentes. Les Britanniques font face à l’ogre nazi, et sont obligés de se battre sur le terrain ; la bataille d’Angleterre commence aussi. Les Canadiens sont partagés entre anglophones et francophones. Les premiers veulent participer à la guerre, pas les seconds ; et de son côté, le premier ministre ne veut pas diviser sa population. Quant aux Américains, avant le 8 décembre 1941, ils ne prennent pas part à la guerre, et entretiennent de très bonnes relations avec Vichy. Dès lors qu’ils entrent en guerre, ils concentrent leurs attaques sur le Pacifique et veulent surtout éviter tout affrontement sur l’Atlantique, où se trouve Saint-Pierre-et-Miquelon. De Gaulle refuse complètement que Saint-Pierre-et-Miquelon soit pris par un autre pays que la France Libre, craignant que le territoire ne redevienne jamais français. Le débarquement a lieu avec une opposition des Alliés et notamment des Américains, à cause de l’influent secrétaire d’État Cordell Hull qui voulait conserver de bonnes relations avec Vichy. C’est lui qui sera le moteur de l’animosité américaine quant à De Gaulle et la France libre.
Le projet proposé après coup était une démilitarisation de l’archipel, qui serait supervisé par les États-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne, et le gouverneur serait remplacé par un conseil consultatif. Churchill jouera le rôle de modérateur dans cette période de tensions, et De Gaulle finira par céder. Cette crise diplomatique a tout de même duré deux mois ! Mais après-coup, Roosevelt dira que Saint-Pierre-et-Miquelon leur a pris beaucoup de temps mais que c’était en réalité une « note de bas de page ». Pour De Gaulle, le débarquement sur l’archipel devient un symbole : c’est la première fois que les Français libres se libèrent eux-mêmes, sans l’aide d’un pays allié.

Fild : L’épisode Saint-Pierre-et-Miquelon a-t-il changé le cours de la Seconde guerre mondiale ?

Yassir Guelzim : Tout à fait. Saint-Pierre et Miquelon était sur la route des convois de l’Atlantique, qui partaient de New-York et Halifax pour l'Angleterre, et qui permettaient à cette dernière de tenir malgré les constantes attaques des U-Boot allemands. Si l'archipel français était tombé aux mains des nazis, ça aurait été une catastrophe. Saint-Pierre et Miquelon a aussi joué un rôle majeur dans la manière dont De Gaulle a écarté tous ses adversaires politiques. Catholique et de droite, il se trouvait isolé au milieu de gens de gauche au sein des Forces françaises libres. Muselier, par exemple, était un radical socialiste. De Gaulle devient alors l’incarnation de la France, au-delà des clivages politiques.

Fild : Pourquoi Muselier et De Gaulle ne s’entendaient-ils pas ?

Yassir Guelzim : On ne peut pas avoir deux chefs ! De Gaulle est seul quand il arrive à Londres en 1940. Le 1er juillet de la même année, l’amiral Muselier arrive dans la capitale anglaise ; il a l’avantage d'être le plus haut gradé. Il est certes à la retraite, mais c’est un personnage sympathique, méridional, radical socialiste, proche des francs-maçons. Face à lui, vous avez un De Gaulle catholique, plutôt hautain, avec une certaine image de lui-même. Mais les deux ont la volonté de poursuivre le combat, c’est ce qui les réunit. Les distanciations vont arriver doucement. Cela va commencer avec Dakar : De Gaulle lance une opération qui tourne au fiasco comme l'avait prévu Muselier, qui connaît bien mieux la marine. Lors de l’arrestation de l’amiral en janvier 1941, De Gaulle ne se précipite pas auprès des Britanniques pour leur dire qu’il y a méprise : il passera tout de même huit jours derrière les barreaux ! Et vous avez des équipes complètement antagonistes notamment sur la question des services secrets. Raymond Moullec ( dit Moret ) est aux côtés de Muselier, et sera plus tard dans le cabinet communiste du ministre de la Défense après guerre. Alors qu'André Dewavrin ( dit colonel Passy ) et d'anciens cagoulards d'extrême-droite font partie des soutiens de De Gaulle. Mais c’est Jean Moulin qui va finalement permettre au général de prendre en main le comité exécutif de la France libre, et à partir de ce moment, il sera seul à diriger, les autres seront des exécutants. Muselier misera sur Giraud plus tard, qui n’arrivera pas à prendre le pouvoir, ce qui ne fera que renforcer celui de De Gaulle.

04/02/2022 - Toute reproduction interdite


"L’archipel des Français libres" par Xavier Fréquant et Yassir Guelzim
© Editions Mon autre France
De Fild Fildmedia