Dans son dernier ouvrage, Saïf Al Islam Kadhafi, un rêve d’avenir pour la Libye (Erick Bonnier éditions, 2019) Morad El Hattab revient sur les ressorts historiques et économiques qui ont entrainé la déstabilisation et la fragmentation de la Libye livrée aux tribus, aux clans et à des groupes islamistes. L’auteur explique pourquoi dans un tel contexte, seul Saïf al-Islam Kadhafi lui semble capable de réunifier un pays en proie au chaos. Par Souleiman Sbai. 

On apprend dans le premier chapitre que la Libye aurait déjà été déstabilisée dans le passé (en 1940) avant de l’être de nouveau en 2011, du fait de sa position géostratégique privilégiée, de sa richesse en ressources (pétrole principalement) et de son modèle de développement prometteur. Dans cet ouvrage riche en références historiques, nous apprenons également que la Libye aurait été au cœur d’une lutte opposant l’Empire colonial français à un Empire britannique, soucieux de consolider sa puissance maritime et financière, dimensions qui ne sauraient être dissociées de l’or noir. L’auteur, un brin conspirationniste, attribue aux anglo-américains et aux États profonds qu’ils cacheraient, la volonté de brider le développement des pays émergents (tels que la Libye) et de les empêcher de devenir des États souverains et indépendants. Les manœuvres des britanniques et de leurs alliés américains expliqueraient pourquoi la France aurait perdu la main en Libye, mettant fin aux espoirs de voir une « colonie vertueuse » française (opposée à la colonisation italienne faite contre les populations locales) propice au développement.

L’auteur nous livre ensuite son analyse de la période durant laquelle Mouammar Kadhafi exerce le pouvoir et instaure la « Jamahiriya » (État des masses). Selon El Hattab, dès son arrivée au pouvoir en 1969, le Colonel Kadhafi, qui fait de la protection des réserves de pétrole libyennes sa priorité, va très vite s’opposer aux grandes compagnies pétrolières (notamment anglo-saxonnes) et se retrouver pris au piège de « l’engrenage des enjeux pétroliers mondiaux ». Comme l’Iran renversé (selon l’auteur) du fait de sa modernisation sans précédent, l’Afrique du Sud entrainée par les anglo-américains dans des conflits frontaliers (Angola et Rhodésie) ou le Pakistan dont le premier ministre Bhutto est assassiné, la Libye va également être la cible à plusieurs reprises des américains dans leur logique de bridage de nations émergentes. Cela expliquerait donc la rupture des relations diplomatiques entre le tandem Washington/Londres et Tripoli, l’imposition de sanctions économiques contre la Libye et les multiples tentatives d’assassinat de Kadhafi.

L’ouvrage contient également une description chronologique précise et détaillée de la révolution libyenne de 2011, du début de l’insurrection jusqu’au lynchage de Kadhafi et l’emprisonnement de son fils Saïf al-Islam. L’auteur a néanmoins recours à une théorie subversive et discutable pour expliquer le renversement de la Libye (mais aussi de l’Égypte et de la Tunisie). Selon lui, Kadhafi souhaitait créer, avec les pays mentionnés et d’autres pays africains, une devise islamique gagée sur l’or qui leur aurait permis d’obtenir une certaine indépendance vis à vis du système monétaire « néocolonial » dominé par le Dollar, la Livre sterling et le Franc CFA.

La description synthétique et précise des forces postrévolutionnaires en présence rend également l’ouvrage intéressant et instructif. Les divisions, l’émergence de Daech et les sanglants massacres qui ont eu lieu dans une Libye fragmentée en deux parties entre 2014 et 2017 y sont expliqués et analysés par un auteur qui n’hésite pas à pointer du doigt l’irresponsabilité de la France, puissance étrangère impliquée, qui était la plus à même de connaître la région de l’Afrique du Nord et du Sahel et d’anticiper l’impact d’une potentielle déstabilisation sur cette région sensible.

Malgré le chaos qui persiste dans une Libye fragmentée en deux (Cyrénaïque à l’Est et Tripolitaine à l’Ouest), la libération de Saïf al-Islam est porteuse d’espoirs de stabilisation et d’unification. Ce dernier bénéficie en effet du soutien du « Conseil des tribus libyennes » et son clan est, d’après l’auteur, le plus structuré malgré la concurrence du clan des soutiens d’Haftar et de celui composé d’anciens cadres du Ministère des affaires étrangères.

Bien qu’étant le seul homme à même de redresser la Libye aux yeux de l’auteur, ce dernier n’hésite pas à reconnaître qu’il existe un certain nombre d’obstacles rendant l’accession au pouvoir de Saïf al-Islam difficile, bien que souhaitable à bien des égards…

16/12/2019 - Toute reproduction interdite


Morad El Hattab
DR
De GlobalGeoNews GGN