Les deux attentats djihadistes perpétrés au Mali la veille du 31e sommet de l’Union africaine de Nouakchott (2-3 juillet 2018) ont visé les acteurs clés de la sortie de crise au Sahel : la Force conjointe du G5 Sahel et l’opération Barkhane. Le premier a raté sa cible : le général Didier Dacko, le patron de l’état-major. Le second, à défaut de mettre en danger le dispositif militaire français, aura été meurtrier (4 légionnaires blessés, 4 morts et 24 blessés civils à Gao). Mais dans la guerre que la France et ses partenaires mènent contre les prosélytes du grand « Sahélistan », les perceptions comptent autant que les bilans.

Beaucoup y voient un nouveau signal avant-coureur de l’épuisement militaire et du rejet politique qui guette la France au Sahel ; il est urgent de se désengager de ce « nouvel Afghanistan », pensent-ils. Bousculés militairement, inquiets de cette alliance du G5 Sahel qui contribuera à consolider les armées locales et leurs Etats respectifs, les djihadistes devaient frapper un grand coup, sous peine de perdre aussi la bataille de la communication. Le moment était propice, avant Nouakchott et les présidentielles maliennes. Ils ont fait jouer leurs complicités vivaces (entretenues à coups de billets de banques) dans la population.

Critiquée pour sa lente montée en puissance et les progrès inégaux de ses bataillons, la force du G5 Sahel aligne enfin son premier contingent opérationnel (5 000 hommes). Les bailleurs de fonds débloquent les aides promises. Les sept opérations réalisées ces six derniers mois leur ont permis, si ce n’est de faire du bilan, du moins « d’occuper le terrain, de capter du renseignement et d’aider les populations », explique un expert. Pivots de cet outil original, les forces armées maliennes (Fama) se sont affutées, en dépit d’exactions récentes. L’opération « Bani Fonda », réalisée fin juin, dans la région de Tombouctou, marque un tournant prometteur, selon le général Guibert, patron de Barkhane : « Elle témoigne des progrès et des buts communs de nos partenaires africains ». Lancée sur renseignement et dirigée par les Fama, elle a été coordonnée avec les unités de la force du G5S, qui se sont positionnées en barrage sur la frontière burkinabé. En appui, Barkhane a fait basculer le rapport de force au sol au moment de l’accrochage (une vingtaine de combattants neutralisés).

C’est en resserrant sa coopération avec les armées locales que Barkhane a marqué de véritables points ces derniers mois contre un ennemi fuyant. Tout en faisant effort sur la zone du Liptako, entre Mali et Niger (180 membres de l’EIGS neutralisés), le général Guibert a privilégié les opérations sur renseignement réalisées avec ses partenaires : les armées du G5S et, de manière inédite, deux groupes armés Touaregs ralliés à Bamako. « Avec eux, on fait du chiffre car ils ont le renseignement », confie un colonel sur le terrain.

Fruit d’une stratégie de long terme, ces avancées sécuritaires demeurent à la merci de nombreux aléas. L’élection présidentielle au Mali cet été conditionnera la situation intérieure, à commencer par le conflit interethnique du centre, dont IBK, le sortant, tient la France à l’écart. Les ressorts du jeu malien « demeurent obscurs ; les trafics illicites ont repris de plus belle et irriguent toute l’économie », confie un expert. La capacité des terroristes à se régénérer est mal appréciée. Ils peuvent compter sur leurs canaux d’approvisionnement en hommes, en argent et armes de Libye et du Soudan. Leurs complicités dans la population sont solides. D’autant que les avancées sécuritaires des forces armées sur le terrain tardent à être relayées par les acteurs du développement. Les opérationnels français déplorent la frilosité des ONG et des entreprises à venir sur le terrain, la réticence du Quai d’Orsay à se coordonner avec Barkhane, le décalage entre les besoins immédiats et la complexité des mécanismes de financement mis en œuvre par l’Agence française de développement. Améliorer ces points : voilà l’urgence. Emmanuel Macron le soulignait déjà l’année dernière à la même époque.

24/07/2018 - Toute reproduction interdite


Zone de Gao, Mali, mercredi 27 juin 2018. Les légionnaires du 2e Régiment d'infanterie étrangère ratissent un point culminant
De Meriadec Raffray