En reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental - et en désavouant, de fait, les indépendantistes du Front Polisario -, l'Espagne met fin à une crise diplomatique vieille de 46 ans, particulièrement aiguë depuis avril 2021. Cet alignement de l'Espagne sur les positions diplomatiques des États-Unis (mais aussi de la France et de l'Allemagne) marque un bouleversement géostratégique dont profite le Maroc. Au détriment de l'Algérie, et bien évidemment des indépendantistes sahraouis.

Par Francis Mateo

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En deux phrases, Pedro Sanchez a mis fin à un conflit opposant l'Espagne et le Maroc depuis 46 ans. Le 18 mars dernier, le premier ministre espagnol a en effet reconnu la souveraineté du royaume chérifien sur le Sahara occidental, en admettant le projet d'autonomie de cette région défendu par Rabat : c'est un virage à 180 degrés dans la politique internationale espagnole, jusqu'ici en faveur des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, également soutenus par l'Algérie voisine (qui a unilatéralement proclamé la République arabe sahraouie en 1976). « Nous posons ainsi les bases d'une relation beaucoup plus solide, beaucoup plus forte avec le royaume du Maroc », a justifié Pedro Sanchez en officialisant ce changement stratégique depuis l'enclave espagnole - hautement symbolique - de Ceuta. Mettant un terme par la même occasion à une crise diplomatique entamée en avril 2021, lorsque le chef du Front Polisario, Brahim Ghali, était venu se faire soigner du Covid en Espagne. En réaction, le Maroc avait immédiatement rappelé son ambassadrice à Madrid, avant de répondre plus radicalement un mois plus tard : la police des frontières marocaine de Ceuta a alors ostensiblement laisser passer quelque 10.000 immigrants, leur ouvrant ainsi les portes de l'Espagne (et de l'Europe), et suscitant la plus grande crise migratoire entre les deux pays. Sans le dire, Rabat faisait savoir de cette manière quelle serait sa capacité de nuisance si le royaume cessait de jouer son rôle de « gendarme » dans le contrôle de l'immigration africaine (un rôle largement financé par l'Union Européenne)...

Les nouvelles positions concernant le Sahara occidental permettent par ailleurs à l'Espagne de garantir un apaisement au sujet de ses deux enclaves marocaines de Ceuta et Melilla. « Les deux pays ont incontestablement à y gagner », confirme le journaliste marocain Nabil Driouch, spécialiste des relations hispano-marocaines : « L'Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc depuis 2013, et le Maroc est évidemment essentiel pour l'Espagne dans la lutte contre le terrorisme, l'immigration clandestine... La coopération entre le Maroc et l'Espagne est donc primordiale en Méditerranée, et il est extrêmement préjudiciable que les communications diplomatiques soient interrompues. Il fallait en finir avec cette crise ».

Une victoire diplomatique pour le Maroc

Le premier ministre espagnol n'en devra pas moins payer le prix de ce virage stratégique, d'abord en interne, vis à vis de ses partenaires de gouvernement de Podemos (équivalent espagnol de la France insoumise), dont la Ministre du Travail Nadia Claviño a fustigé l'« incohérence » de la diplomatie espagnole. Mais cette crise politique interne fera long feu, et les contempteurs de Pedro Sanchez seront forcés d'avaler leur chapeau ; d'autant que la ministre du Travail ne semble pas prête à y perdre le sien. Les conséquences internationales risquent d'être plus délicates, notamment en ce qui concerne les relations avec l'Algérie, qui a aussitôt retiré son ambassadeur de Madrid (alors même que l'ambassadrice marocaine regagnait ses bureaux diplomatiques dans la capitale espagnole !), et menacé de « couper » le robinet du gaz exporté dans la Péninsule ibérique (représentant 28 % des importations de gaz en Espagne). Des menaces amplifiées par la crise énergétique découlant de la guerre en Ukraine. Il est cependant important de noter que l'Espagne a fortement réduit sa dépendance au gaz algérien depuis janvier dernier... en augmentant sensiblement ses importations de gaz naturel liquéfié américain. Les États-Unis assurent ainsi 30% des importations espagnoles de gaz et deviennent même le premier fournisseur du pays en la matière. Un nouveau partenariat commercial qui n'est sans doute pas étranger au changement stratégique espagnol sur le Sahara occidental. En reconnaissant la souveraineté marocaine sur ce territoire, Madrid s'accorde avec la position américaine affirmée par Donald Trump en 2020, également en phase avec les diplomaties allemande et française (les bonnes relations entre Emmanuel Macron et Pedro Sanchez ayant peut-être pesé dans la balance). À travers son choix en faveur du Maroc, le premier ministre espagnol ne fait donc rien d'autre que se plier à la « realpolitik », c'est-à-dire défendre au mieux les intérêts stratégiques de son pays. Le Maroc en sort évidemment également gagnant, comme le note Nabil Driouch : « Le Maroc s'affirme comme un allié stratégique des États-Unis, de l'Espagne et de l'Union Européenne. C'est un pays qui a connu un développement rapide sur tous les plans, et qui profite d'une stabilité politique précieuse dans une région instable ; c'est bon également pour les investissements extérieurs. En ce sens, le Maroc est un modèle ». À contrario, l'Algérie se retrouve davantage isolée sur la carte diplomatique internationale en général, et dans le conflit du Sahara occidental en particulier, où seule apparaît désormais viable l'option de la solution politique du statut d'autonomie proposé par Rabat.

28/03/2022 - Toute reproduction interdite


Des membres de la communauté sahraouie d'Espagne participent à une manifestation contre la nouvelle position de l'Espagne sur le sort du Sahara occidental, à Las Palmas De Gran Canaria, le 26 mars 2022.
© Borja Suarez/Reuters
De Francis Mateo