Société | 5 février 2021

Sabrina Verrier : le combat d’une veuve de guerre

De Fild Fildmedia
6 min

Sabrina Verrier est adjointe administrative au Ministère des armées. Au cours d’une opération en 2009 au Liban, son mari militaire est décédé, laissant derrière lui sa femme alors âgée de vingt-cinq ans et leurs trois enfants.  Onze ans après le drame, Sabrina fonde l’Association Nationale des Veuves et Orphelins de Guerre, Familles Endeuillées pour une meilleure reconnaissance des victimes de la guerre.

     Entretien conduit par Marie Corcelle. 
 

Fild : Pourquoi avez-vous créé l’Association Nationale des Veuves et Orphelins de Guerre, Familles Endeuillées ?

Sabrina Verrier : En 2009 j’ai perdu mon mari, mort pour la France au Liban. Ce fut le début d’une longue bataille où j’ai découvert l’isolement et la solitude. Je me suis retrouvée veuve de guerre avec trois enfants. J’ai fait partie d’associations pendant un temps, mais beaucoup étaient réservées aux femmes d’officiers. Je n’y ai pas du tout été acceptée. Il y a des milieux, des castes. Lorsque vous êtes la veuve d’un militaire de rang qui n’est pas un haut-gradé, vous n’avez pas du tout votre place. J’ai créé cette association en partie à cause de tout ceci, en décembre dernier. Avec beaucoup d’autres veuves de guerre, nous étions déçues de toutes ces associations qui ne nous tendaient pas la main, ou qui se servaient de nous pour se faire de la publicité. A contrario, la FNAME-OPEX (Fédération Nationale des Anciens des Missions Extérieures) nous soutient beaucoup. J’y préside la commission pour le droit et les PMI (pensions militaires d’invalidité).

Fild : Quels sont les buts de votre association ?

Sabrina Verrier :
Mon slogan, depuis 11 ans, est resté inchangé : « La même équité pour toutes les familles endeuillées des soldats morts pour la France ». Le but était de se regrouper, entre veuves de guerre, puisque nous n’avons jamais eu de reconnaissance. Tout le monde imagine que nous sommes à l’aise financièrement et soutenues par l’armée, mais c’est faux. Depuis la mort de mon mari, je suis seule. Nous nous sommes regroupées pour faire entendre nos voix. Nous avons de nombreux projets en cours. Nous voulons faire évoluer le statut des veuves de guerre, dénoncer les dysfonctionnements de l’administration, établir une base de données concernant les veuves et orphelins de guerre.
Vous allez trouver ça futile, mais nous nous battons pour obtenir la médaille de la famille. C’est une distinction honorifique pour les mères qui ont élevé plus de 3 enfants. Je me bats depuis 10 ans pour qu’elle soit remise aux veuves de guerre. Je n’ai rien inventé, c’est prévu par une loi de 1945. C’est symbolique, mais même cela n’est pas appliqué.

Fild : Comment sont pris en charge les orphelins de guerre ?

Sabrina Verrier : Le statut d’orphelin de guerre est encadré, au sens où c’est l’enfant d’un soldat mort pour la France. Mais nous n’avons pas de chiffres, nous ne savons pas combien ils sont, tout comme les veuves de guerre. Officiellement, ces enfants sont suivis par l’ONAC (Office national des anciens combattants et victimes) jusqu’à l’âge de 21 ans au niveau de leur scolarité. Ils ont le statut de pupille de la nation à vie. En cas de problème, les enfants peuvent toujours se tourner vers cet organisme. Mais ce qui n’est pas normal, c’est que selon le département dans lequel vous vous trouvez, vous n’avez pas droit à la même chose alors que vous partagez le même statut que les autres.  En théorie, il y a une prise en charge des frais médicaux, vous faites un dossier, et les frais supplémentaires peuvent être à la charge de cet organisme. Mais ce n’est pas toujours le cas et le montant peut-être très variable.  

Fild : Y a - t-il des lacunes dans la prise en charge des veuves et orphelins de guerre de la part de l’État et des associations ?

Sabrina Verrier : Il y a eu un gros battement depuis la guerre d’Algérie au niveau des OPEX (opérations extérieures). Il y a eu peu de veuves et d’orphelins car il n’y avait plus réellement de conflits d’importance. On pouvait perdre 2 ou 3 hommes par an, sans parler du Liban, mais nous n’étions pas une population nombreuse comme à l’après-guerre. 
Certes, nos maris sont morts pour la France, mais nous avons une vie, et nos enfants aussi. À partir du moment où votre mari est décédé, vous disparaissez, vous et vos enfants.  
Au niveau administratif, on a du mal à comprendre. Les veuves de guerre ont une pension qui frise parfois la misère, puisqu’elle est calculée en fonction du grade de votre époux. Le mien était caporal-chef. J’ai 485 euros par mois, et 80 euros pour chacun de mes enfants.  Je ne crois pas creuser le déficit du budget de l’État. Et si jamais je suis en concubinage notoire, je perds tout. La loi n’a jamais bougé depuis 1945.
Je demande depuis 2009 à ce que le syndrome post-traumatique soit pris en compte dans le préjudice moral. Mais il n’est pas reconnu chez les veuves et orphelins de guerre. Si tel était le cas, il y aurait une prise en charge non-négligeable des frais concernant les psychiatres, les psychologues, les médecins… Quand vous payez les consultations pour une personne, vous pouvez suivre, mais quand vous avez 3 enfants, cela commence à être difficile. On rentre dans un cercle peu vertueux. Les efforts consentis qui restent assez maigres. Peut-être qu’un jour il y aura une équité. Mais il faut se battre en permanence, et c’est épuisant.

03/02/2021 - Toute reproduction interdite



Une garde d'honneur porte les cercueils deux soldats français tués en Afghanistan et au Liban, lors d'une cérémonie aux Invalides à Paris le 30 juillet 2007.
Patrick Kovarik/Pool/Reuters
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