L'attentat du 6 avril 1994 de Kigali contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est considéré comme l’événement qui a déclenché le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda : un massacre de 800.000 morts. Aujourd'hui encore, les doutes planent sur les noms des auteurs de cet attentat. Mais ceux qui osent contester la version officielle et mettent en cause le Front Patriotique Rwandais (FPR) de Paul Kagame, l’actuel président du pays, s'exposent en France aux campagnes de dénigrement, aux menaces judiciaires et à la censure. C'est le cas de Charles Onana, journaliste d'investigation, qui publie un livre extrêmement documenté sur le sujet, aux révélations dérangeantes : « Enquêtes sur un attentat, Rwanda 6 avril 1994 » (Éditions L'Artilleur, 2021).

Par Francis Mateo.

Douze personnes furent tuées par l’impact d’un missile contre le Falcon 50 du président rwandais Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Parmi elles : le président du Burundi Cyprien Ntaryamira et trois Français, membres d'équipage. L'attentat déclenchera, dès le lendemain, les premiers massacres du génocide des Tutsis et les combats qui opposeront l'armée régulière au Front Patriotique Rwandais (FPR) du futur président Paul Kagame.

Le chef du FPR est toujours à la tête du Rwanda, mais les auteurs de l'attentat du 6 avril 1994 ne sont pas encore clairement déterminés. À la « version officielle » du gouvernement rwandais accusant des extrémistes Hutus, s'opposent les soupçons qui planent sur le FPR, et donc la responsabilité de Paul Kagame. C'est cette deuxième thèse que le juge Jean-Louis Bruguière avait d'ailleurs retenue après huit ans d'investigation sur l'attentat du 6 avril. Lorsqu’il se retire, le juge français antiterroriste laisse sur la table de son successeur, Marc Trévidic, neuf mandats d’arrêt contre des suspects du FPR, dont de très proches collaborateurs du président rwandais. Dans son ordonnance, le juge Bruguière précise même que Paul Kagame peut à ce titre « faire l’objet de poursuites par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ». Des conclusions que Marc Trévidic va remettre totalement en cause pour désigner les extrémistes Hutus, en se basant sur des expertises acoustiques qui coïncident parfaitement avec le rapport officiel de la commission Mutsinzi... contrôlée par des membres du FPR. Dès lors, il sera très compliqué de faire entendre une voix dissonante sur le sujet.

Le journaliste d'investigation Charles Onana reprend pourtant le fil de cette affaire dans son dernier livre (1), en examinant l'ensemble des enquêtes internationales conduites à la suite de l'attentat, puisque six procédures avaient alors été ouvertes. Dont celle du juge espagnol Fernando Andreu Merelles. Or, dans un document de 180 pages étayé de nombreux témoignages directs, le juge espagnol désigne des membres de la rébellion tutsie dirigée par Paul Kagame comme les auteurs de l’attentat contre le Falcon présidentiel. Fernando Andreu Merelles lance quarante mandats d’arrêt contre des militaires du FPR, où apparaît en tête de liste le nom de Paul Kagame. « L’enquête du juge espagnol et celle de son homologue français Jean-Louis Bruguière se rejoignent d’ailleurs sur plusieurs points, à commencer par les suspects visés dans le cadre des ordonnances de mandat d'arrêt », souligne Charles Onana : « Fernando Andreu Merelles note par exemple au sujet du chef d’état-major des FDR (Forces de Défense Rwandaises, ndlr), James Kabarebe, visé par les mandats d’arrêt français et espagnol, que ce dernier « aurait transmis les ordres de Paul Kagame dans le dessein d’organiser l’attentat qui a coûté la vie, entre autres, au président Habyarimana ».

Des vérités pas forcément bonnes à dire

Mais alors, « comment est-on passé des mandats d’arrêt lancés par le juge Bruguière en 2006 au non-lieu des juges Herbaut et Poux en 2018 ? » se demande Charles Onana. L'auteur y répond par la volonté de rapprochement politique des autorités françaises avec Paul Kagame, malgré les graves accusations de ce dernier envers les troupes françaises lors de l'opération Turquoise (2). En témoigne la visite, en 2010, du président Nicolas Sarkozy et de son ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner, telle que la raconte Charles Onana : « Manifestement incapable de se demander si ceux qui ont tué les trois Français du Falcon 50 sont au Rwanda, peut-être même à quelques mètres de lui (…), le Président français assiste impuissant à l’ultime humiliation de la France, lorsqu’il est contraint, en visite au mémorial des victimes du génocide, de passer devant une photo à la légende volontairement accusatrice : « La France a joué un rôle en armant et en entraînant les forces armées rwandaises ». Gêné, Nicolas Sarkozy serre les dents. Le guide rwandais du mémorial marque une pause et assène, le doigt pointé sur la photo : « Ici, c’est la responsabilité des Français ». Ce rapprochement diplomatique avait d'ailleurs indigné le général Jean-Claude Lafourcade, commandant de l’opération Turquoise en 1994.

Cette « realpolitik » semble en tout cas sceller d'une chape de plomb les interrogations sur l'attentat du 6 avril 1994. Les chercheurs et journalistes qui ont tenté de remettre en question la version officielle s'en sont aperçus à leurs dépens. Ce fut le cas de Pierre Péan, harcelé par des thuriféraires de Paul Kagame et attaqué en justice par SOS Racisme pour ajouter à son discrédit. Une stratégie de dénigrement où interviennent d'ailleurs des éminences grises de l’État français. Charles Onana désigne clairement le rôle de l'ancienne juge d'instruction Sylvie Pantz (conseillère de Bernard Kouchner) dans cette entreprise de disqualification. Le crime de lèse-majesté de Pierre Péan tient en quelques lignes extraites de son livre « Noires fureurs, blancs menteurs » : « La vérité qui aurait dû s’imposer est à la fois sinistre et simple : le régime de Kagame est beaucoup plus ethniciste que ne l’a été celui d’Habyarimana. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi ceux qui ont accepté de jouer le jeu de ce personnage n’ont guère assuré une grande publicité à l’avancement de l’enquête du juge Bruguière (...). Les découvertes du juge bousculent en effet l’histoire « politiquement correcte » que Kagame et ses supporters ont réussi à imposer ».

Censure ?

Pour les mêmes raisons, Charles Onana subit depuis plusieurs années des attaques de même nature. Il se dit victime d'une censure médiatique, laquelle serait notamment cautionnée par Marie-Christine Saragosse, présidente de France Médias Monde (3).

En réponse aux protestations de deux associations de défense du gouvernement rwandais, Ibuka et Survie, la présidente du groupe audiovisuel qualifiait en ces termes, dès 2019, la déprogrammation d'une invitation de Charles Onana sur France 24 (4) : « Une erreur commise dans l'invitation qui lui avait été adressée, immédiatement corrigée dès que les responsables éditoriaux en ont pris connaissance ». Ajoutant que « toutes les dispositions ont été prises pour qu'une telle situation ne puisse plus se reproduire ».

L'auteur décide aujourd'hui de contre-attaquer face à ce qu’il qualifie d'interdiction d'antenne. Il a mandaté son avocat Philippe Prigent pour déposer une double plainte auprès du CSA et du procureur de Paris, contre les chaînes de télévisions publiques françaises et Marie-Christine Saragosse. « Au-delà de France Médias Monde, le boycott s'étend également au groupe France Télévisions ; c'est une violation du devoir de pluralisme de ces sociétés », justifie l'avocat.

Charles Onana y voit aussi une stratégie politique : « Ceux qui ont soutenu sans nuance Paul Kagame en France ont intérêt à éliminer toute nuance dans le débat ; je crois aussi que les dirigeants français depuis Sarkozy sont engagés dans une course folle au rapprochement avec le gouvernement rwandais, au mépris de la justice, et sur le dos des victimes françaises de l'attentat ».

Si tel est le cas, c'est d'autant plus regrettable que les questions posées par le journaliste d'investigation pourraient permettre de faire avancer l'enquête sur les meurtres des gendarmes français René Maïer et Alain Didot (tué avec son épouse Gilda), commis le 8 avril 1994 à Kigali. Les trois Français auraient été assassinés par des agents du FPR (5). Les gendarmes avaient pour mission de suivre les communications radio : ont-ils capté des informations compromettantes liées à l'attentat du 6 avril ?

Pour trouver la réponse, encore faudrait-il pouvoir enquêter et débattre librement.

(1) Opération de l'armée française lancée le 22 juin 1994 dans une « zone humanitaire sûre » pour protéger les populations menacées aussi bien par le génocide que par le conflit militaire entre le FPR et le gouvernement intérimaire rwandais.

(2) France Médias Monde regroupe la chaîne de télévision d'information internationale en continu France 24 et les radios Radio France internationale (RFI) et Monte Carlo Doualiya, en plus d'une participation à TV5 Monde.

(3) Invitation déprogrammée de Charles Onana à l'émission « Le Débat » de France 24 du 8 avril 2019

13/04/2021 - Toute reproduction interdite


Enquêtes sur un attentat, Rwanda 6 avril 1994 par Charles Onana
© Éditions L'Artilleur
De Francis Mateo