D’un « simple pétard » jusqu'aux drogues dures, la vie de Roselyne Febvre a été une bataille rythmée par les addictions toujours croissantes de son fils au fil des années. La journaliste publie « Les Battements de cœur du colibri »(éd. du Rocher, Novembre 2021) : un message adressé aux parents et aux jeunes qui vivent au quotidien sous le joug de la drogue. Avec la force et la détermination nécessaires pour affronter un sujet qui reste tabou, malgré la banalité de ce fléau. Si ce n'est à cause de cette banalité.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : À quel moment l’addiction s’est-elle imposée dans votre quotidien ?

Roselyne Febvre : Au début, c'est l'histoire presque banale d'un ado qui commence à fumer un joint de temps à autre. Vous vous en rendez compte, mais puisque selon lui tous les jeunes de son âge fument, ce sont forcément les parents qui n'ont rien compris … Le cannabis, c'est le dopant du rien, puisque ça vous endort. Mon fils a donc redoublé sa seconde à cause de ses mauvais résultats, liés à la drogue. Même s’il avait décidé d’arrêter de fumer et de se remettre à travailler au lycée, de ne plus toucher à ça, une rencontre va tout faire basculer : celle de sa petite amie qui se droguait. Cela a été sa porte d'entrée vers les drogues dures. Comme pour de nombreux jeunes, l'entrée dans le monde de la drogue se fait par les fréquentations, pas souvent très bonnes. Et c'est là que mon fils a subi ce qu'on appelle « l'effet passerelle », ce passage « à la vitesse supérieure » qui se fait presque sans en avoir conscience, en cherchant de nouvelles drogues pour décupler les sensations. Quand il fait sa bouffée délirante aiguë en 2016, il prenait des champignons, de la MDMA (ecstasy). Et d’un coup, il a disparu. On l’a retrouvé au commissariat alors qu’il avait déchiré toutes ses affaires. Il était en crise maniaque et a été hospitalisé. Là, le cauchemar a vraiment commencé, et tout s'est aggravé parce qu'une partie de son cerveau a été atteinte. C’est à ce moment précis que l'addiction s'est complètement imposée dans notre vie.

Fild : Quelle a été l'évolution de votre relation mère-fils pendant cette période ?

Roselyne Febvre : Le problème, c'est qu'on se sent particulièrement impuissant en tant que parent. Quoi que l’on dise, que ce n'est pas bien, qu'il faut aller consulter car c'est dangereux, on se fait rire au nez par un adolescent qui ne cesse de vous répéter : "Mais non, ce n'est pas grave, je gère, ne t’inquiète pas, tout le monde fume ! ". Forcément, on veut lui faire confiance, et donc on n’a aucune marge de manœuvre pour endiguer le phénomène. Et les relations entre une mère, un parent en général, et son enfant s'enveniment forcément. Pour le jeune, par essence, le parent devient toxique parce qu'il ne veut pas être contrôlé.

Fild : Avez-vous eu une forme de honte et d'hésitation à écrire et publier cette histoire très personnelle ?

Roselyne Febvre : J’étais tellement dans une forme de solitude intrinsèque que je n'ai pas pensé à ça. Quand vous vivez un événement pareil, vous ressentez une souffrance atroce, et personne ne peut vous comprendre. Et en plus de tout cela, il y a effectivement une forme de honte à assumer ces mots : « Mon fils se drogue ». L'écriture a été un radeau, une forme de catharsis, et cela m'a aidé à survivre. Pour tout dire, je ne réfléchissais pas tellement à l'après. Je prenais vraiment du plaisir à écrire et au moment où, rapidement, un éditeur a accepté de publier cette histoire, je me suis retrouvée face à un précipice. Encore aujourd'hui, j'ai parfois envie de faire machine arrière, mais je me dis aussitôt que c'est un combat beaucoup trop important, qu'il faut en parler.

« Les parents se sentent complètement démunis »

Fild : Est-il encore tabou aujourd’hui de parler des problèmes liés à la drogue en France ?

Roselyne Febvre : Cent fois oui ! Énormément de parents, d'amis, de collègues journalistes ou des gens que je connaissais à peine m’ont appelée une fois que le livre est sorti, pour me dire : « On vit la même chose ». Les gens ne le disent pas, n’en parlent à personne. Souvent, ce sont toujours les mêmes problèmes qui se posent aux parents : se sentir complètement démunis et ne pas savoir vers qui se tourner pour avoir des conseils. Les addictologues ? Encore faut-il trouver un rendez-vous et avoir les moyens de se le permettre. À l'hôpital ? Ce sont des semaines, voire des mois d'attente, et le drame d’une crise délirante aiguë peut malheureusement se produire entre temps. On n'est pas du tout aiguillé, ni sur la prévention, ni sur les soins. Ce que je reproche, c’est que dans le même temps, il n’existe aucun tabou à propos du trafic de drogue. Punir ceux qui en vendent est un sujet très facile à aborder par tous dans les médias, mais parler des victimes l'est beaucoup moins.

Fild : Le système de prise en charge est-il efficace pour accueillir nos malades en France ?

Roselyne Febvre : Dans la prévention, il n'y a aucun moyen. Quand vous avez un enfant qui fume, il y a certes quelques associations de soutien, mais il faut vraiment les trouver par vous-même. Quand, comme mon fils, une personne est prise d’une bouffée délirante aiguë, on est dans un cas gravissime. Il devient dangereux pour lui et les autres, et c’est à ce moment-là que la psychiatrie commence à prendre en charge ces patients-là. La psychiatrie contient la crise, fait un diagnostic (qui peut être très long à établir), et bombarde finalement le patient de médicaments. Mais cette camisole chimique ne fait qu'enfermer le problème et l'émotion qu'il y a derrière. Quand quelqu'un fume, c'est qu'il y a un problème derrière - qu'il soit affectif, à l'école, peu importe... En psychiatrie, on ne vient pas s'attaquer à la racine du mal, on cache la souffrance. On traite la maladie, pas la santé. On contient le mal au lieu de le guérir. Les psychiatres ne vont même pas parler avec le patient ; ils prescrivent les médicaments et c'est tout, car ils n'ont ni le temps, ni les moyens pour le faire.

Fild : Quel est le message que vous voulez transmettre aux parents et aux jeunes à travers ce livre ?

Roselyne Febvre : Le cerveau arrive à maturité à 25 ans. L'objectif, c'est d'abord de montrer les ravages de la drogue, et notamment du cannabis quand on fume en étant jeune. Le fameux THC, cette substance psychotrope qui se trouve dans le cannabis, et fortement dosée dans la résine de cannabis, va occasionner des dégâts pour le cerveau. Plus vous fumez jeune, plus vous aurez du mal à en sortir, et plus vous allez rechercher d'autres sensations fortes en vieillissant. Ensuite, il y a aussi des cas d'enfants qui « pètent vraiment les plombs » vis à vis de leur environnement familial, de leurs professeurs, et qui peuvent s'en prendre physiquement à eux. Le bilan pour le jeune, c’est beaucoup de violence, parfois de la délinquance, la déscolarisation, etc... Je souhaite aussi dire aux parents que dans la mesure du possible, il faut qu'ils consultent d'abord eux-mêmes dès le début de l'addiction de leur enfant. Il est important d'aller voir un spécialiste, un addictologue, pour savoir comment réagir et faire comprendre à son enfant que ce qu'il fait est destructeur pour lui-même. Parce que plus vous mettez du contrôle, plus vous êtes inefficace et vous aggravez le problème. L'entourage d'un jeune devient toxique malgré lui car, de bonne volonté, les parents vont faire plein d'erreurs contre-productives à la guérison de leur enfant.

10/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Les battements de coeur du colibri" par Roselyne Febvre
© Editions du Rocher
De Fild Fildmedia