Roland Lombardi est géopolitologue et docteur en histoire contemporaine. Auteur de plusieurs ouvrages, il conseille de grandes entreprises sur la façon d'aborder les risques, et de prévoir l'avenir. Des gilets jaunes à la crise migratoire en passant par le terrorisme, il nous livre son analyse sur les bouleversements que connaît le monde, et sur les dangers qui menacent la France - et plus largement l'Europe - à court terme. Propos recueillis par Emmanuel Razavi

Quel impact peut avoir à long terme le mouvement des gilets jaunes sur la société française ?

Tout d'abord, le principal mérite de ce mouvement a été de nous montrer que le peuple de France était encore vivant. Accablée par une fiscalité révoltante, face à une classe politique discréditée et perçue comme hors-sol et confrontée à la « mondialisation malheureuse », c'est la « France périphérique » du géographe Christophe Guilluy qui a décidé de se faire entendre et de crier sa détresse. Toutefois, même si sa spontanéité a été sa force au début, il n'y a pas eu d'organisation ni de leaders sérieux qui ont finalement émergé. Le pouvoir a senti le vent du boulet. Aujourd'hui, de manière assez habile et en misant sur la peur du chaos, la fermeté, les divisions et la diabolisation des GJ, Emmanuel Macron tente de sortir de la crise. Or, je ne crois pas que quelques « mesurettes » et le fameux Grand débat résolvent le problème. D'autant qu'Emmanuel Macron a clairement affirmé qu'il ne changerait pas de cap. Le malaise étant beaucoup plus profond que certains ne le pensent, les frustrations, la déception, la rancœur et le désespoir risquent fort de s'enkyster dans les esprits et les cœurs. C'est pourquoi, je ne crois pas à un essoufflement. Je vois plutôt une certaine radicalisation de la forme des revendications. Le risque étant bien sûr un scénario à l'italienne avec les années de plomb entre 1970 et 1980...

Y a-t-il un risque de guerre civile en France ?

La guerre civile a malheureusement déjà commencé sur les réseaux sociaux ! La France est une vieille terre de guerres civiles. C'est l'ancienne propension gauloise qui marque encore notre pays. Toutefois, de la Commune de Paris à nos jours, en passant par la guerre d'Algérie, mai 68 ou les émeutes de 2005, nous l'avons vu, la République sait très bien se défendre. Pour autant, compte tenu de l'atmosphère ambiante et de la fracturation du pays, je reste assez inquiet. Il y a aujourd'hui trois France qui ne se comprennent plus et qui même ne se parlent plus : la France de l'élite mondialisée, la « France périphérique » de Christophe Guilluy et enfin, la France des banlieues. Je vous rappelle qu'au lendemain de la vague d'attentats qui a touché la France depuis janvier 2015, Patrick Calvar, l'ancien patron de la DGSI, avait d'ailleurs fait part de ses craintes quant au spectre d'un choc communautaire. Alors que se passera-t-il si un attentat de masse survient à nouveau ? Quelles seront les réactions en cas d'attaques multiples et simultanées sur tout le territoire ? Si les quartiers français viennent à s'enflammer comme en 2005, le pouvoir donnera-t-il l'ordre à la police d'agir avec la même ardeur qu'il l'a fait avec les manifestations des GJ ? Je ne sais pas. En attendant, il faut vraiment faire preuve d'aveuglement pour ne pas voir que la France est un baril de poudre. Et nul ne peut prévoir la réaction de certains de nos concitoyens désespérés, sans perspectives politiques crédibles, et qui ne se sentant plus représentés, écoutés, protégés, sont habités par une colère qui n'attend malheureusement plus qu'une étincelle pour exploser.

En quoi le président Macron souffrirait-t-il d'un syndrome Louis XVI, comme le prétendent les gilets jaunes ?

Le Président de la République semble plus solide que ce pauvre roi ! Leur seul point commun serait, à la rigueur, leur « déconnection du réel ». Son principal problème vient du fait qu'il ne perçoit et ne réalise pas à sa juste valeur la profondeur du malaise que j'ai évoqué plus haut. En effet, fils de deux médecins d'Amiens et d'une famille bien née, il est le pur produit de la grande bourgeoisie provinciale. Ecoles privées, grandes écoles, ENA... son cursus le mène à devenir haut fonctionnaire dans un grand corps de l'Etat, en l'occurrence l'Inspection des finances, puis banquier dans une grande banque d'affaires. En politique, du fait de son parcours météorique, il n'a pas eu le cursus honorum traditionnel qui lui aurait au moins fait, en tant qu'élu local et de proximité, entrevoir la vie et les difficultés de ses administrés. Il est né, a grandi et a toujours vécu dans un microcosme. Celui de l'élite mondialisée, un monde de privilégiés mais bien différent de celui de la majorité des Français. On le voit, même sa communication, aussi brillante soit-elle ne s'adresse en définitive qu'à cette partie infime des Français, composée de la grande bourgeoisie et des classes les plus aisées.
Voilà pourquoi, il est coupé des réalités quotidiennes de la majorité de ses concitoyens.
Je pense qu'en bon technocrate, spécialiste de la finance, notre Président croit que la solution à tous les problèmes est essentiellement économique. Mais c'est une erreur. Car dans la gestion d'un pays et de son peuple, tout n'est pas qu'économique...

Il y a une convergence de plusieurs crises dans le monde : crises économiques, montée du populisme, terrorisme, crise environnementale, problèmes migratoires. Où tout cela peut-il conduire l'Europe ?

Je pense que la plus grave est la crise migratoire puisqu'elle en provoque d'autres tout aussi préjudiciables. Or, pour aborder cette question, je me dois de laisser de côté mes sentiments et me borner à mon analyse d'historien et de géopolitologue. Depuis 2015 et l'inconséquente décision d'Angéla Merkel d'ouvrir les frontières de son pays à des millions de migrants, notre continent est en train de vivre la plus grande crise géopolitique de son histoire contemporaine.

L'Europe ne peut plus se permettre d'être un quelconque eldorado ou une nouvelle frontière pour toute la misère du monde. Il en va de son unité et de la cohésion nationale des Etats qui la composent. On l'a vu, les craintes légitimes des Européens, qui sont pourtant les premiers concernés, ne sont pas entendues. Depuis, nous avons eu des victoires électorales de partis populistes en Italie, en Autriche et ailleurs et nous assistons aujourd'hui à la plus grande crise entre Rome et Paris à cause de cela. Il est quand même étonnant que dans nos sociétés si aseptisées, le principe de précaution n'ait pas aussi prévalu sur ce sujet.

Je rappelle à certains amnésiques que les terroristes du Bataclan s'étaient fondus dans le flux des migrants pour revenir frapper notre pays. En Allemagne, les chiffres de la délinquance ont explosé (même si les autorités ne les diffusent plus), les tensions intercommunautaires et les risques sanitaires sont prégnants. Enfin, là encore, il est important de rappeler que les auteurs des attentats étaient, pour la plupart, des « réfugiés ». C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, sous la pression de ses services de renseignements et de sécurité, Madame Merkel a finalement fermé ses frontières !

Par contre, depuis 2015, en Hongrie, pays qui a été voué aux gémonies à cause de ses mesures drastiques dans ce domaine, la délinquance s'est-elle développée ? Combien d'attentats à Budapest ? Les réponses sont sans appel.

Les Etats du Golfe, qui ont eux aussi refusé d'accueillir des réfugiés, qui sont pourtant leurs coreligionnaires, ne s'y sont pas trompés...

Les dirigeants et les intellectuels européens devraient méditer ce truisme historique : les guerres civiles naissent principalement toujours dans des pays où l'homogénéité ethnique, culturelle ou religieuse n'existe plus !

Pourquoi en France, les politiques ne parviennent-ils pas à aborder le thème de l'immigration de façon sereine ?

Je pense que cela est essentiellement dû à deux choses. La première est bien connue. C'est la pression de certains grands lobbies industriels et financiers qui voient naïvement dans l'immigration en Europe un réservoir de nouveaux salariés à moindre coût. La seconde, et la plus importante, est le véritable terrorisme intellectuel de l'intelligentsia de gauche, tiers-mondiste et auto flagellatrice qui empêche tout débat dépassionné sur ce sujet.

Souvent, politique interne et géopolitique s'imbriquent et se confondent. Désormais, il faut que nos dirigeants prennent rapidement conscience que l'angélisme, le sentimentalisme idéologique et les demi-mesures au sujet de l'immigration sont suicidaires. L'histoire le prouve : par le passé, toute migration massive, qu'elle soit violente ou pacifique, a toujours eu des conséquences le plus souvent négatives pour le territoire et ses autochtones qui la subissaient.

Même l'ancien Président Sarkozy avait évoqué « les risques de désintégration de la société française » à cause d'une immigration incontrôlée. Faut-il rappeler à certains que la France compte 5 millions de chômeurs, près de 8 millions de pauvres, environ 150 000 SDF et que les déficits publics sont gigantesques ? Faut-il leur rappeler que la France, qui accueille encore environ 200 000 personnes chaque année sur son sol, n'est plus en capacité d'intégrer des arrivées massives supplémentaires ? Faut-il leur rappeler que la société française est, comme je le disais plus haut, fracturée et que « le vivre ensemble » n'existe plus que dans leurs rêves ?

On a le sentiment que personne n'a voulu s'attaquer en profondeur au problème de l'islamisme en France. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Vous avez absolument raison. Mais je pense que ce ne sont pas l'islamisme ni même le terrorisme qui sont les plus dangereux pour notre pays. Ce qui nous coûte le plus cher, et qui nous coûtera à l'avenir, ce sont surtout la « bien-pensance », le politiquement correct, les idéologies frelatées, et par-dessus tout, notre laxisme et notre faiblesse ! Par ailleurs, les Français ont une fâcheuse tendance à tout intellectualiser. J'en veux pour preuve la centaine de mosquées douteuses encore ouvertes sur notre territoire et surtout, le dernier épisode de la décision du rapatriement des 150 jihadistes français emprisonnés en Syrie !

Le problème c'est que l'intelligentsia française condamne et accuse de fasciste ou raciste, toute étude sérieuse et critique de l'islamisme en France. Nous le voyons très bien avec la véritable chape de plomb idéologique (ce que Kepel nomme « l'islamo-gauchisme ») dans les milieux universitaires. Au niveau politique, certains élus par simple méconnaissance, déni, voire pour de basses raisons électorales afin d'acheter la paix civile, ont laissé se répandre l'islamisme dans les quartiers.
Aujourd'hui tous les pays arabes, à l'instar de l'Egypte de Sissi, ont pris conscience du danger que représentent l'islam politique et la confrérie des Frères musulmans. Il est alors assez navrant de voir que la France, tout en la laissant librement diffuser ses idées, accueille toujours et fasse la part belle à cette organisation (interdite et considérée comme organisation terroriste par l'Etat égyptien depuis 2013 comme d'ailleurs par la Russie, l'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis). Il est tout aussi consternant de voir certains de nos « savants » présenter encore les Frères musulmans comme de gentils moines bouddhistes persécutés par le méchant dictateur égyptien...

Sans oublier également, notre « diplomatie économique » avec certains pays du Golfe et notamment avec le Qatar (le pourvoyeur de fonds des Frères musulmans), qui nous paralyse et nous aveugle face à ce phénomène idéologique qui peut pourtant menacer la sécurité et la stabilité même de la France dans l'avenir... N'oublions pas que ce que nous considérons comme de la tolérance, de la solidarité ou de la charité universelle...est, au contraire, le plus souvent perçu comme de la faiblesse par ces gens-là. Et en projetant une image de faiblesse, nous récoltons et récolterons encore de la violence.


- Comment faut-il voir les crises qui touchent le monde arabe et que sera leur impact sur le monde à moyen terme ?

Je suis beaucoup plus optimiste pour le monde arabe et le Moyen-Orient que pour l'Europe et particulièrement la France. Certes, les tensions existent encore bel et bien au Moyen-Orient. Bien évidemment, les problèmes socio-économiques demeurent. Et surtout, en dépit de la défaite militaire de Daech, il faut bien comprendre qu'une fois l'EI disparu, un autre mouvement verra sûrement le jour, sans compter qu'Al Qaida est toujours là ... Ainsi, le problème n'est pas tant l'organisation mais bien son « idéologie », à savoir le salafisme jihadiste, qui survivra à Daesh et qui sera plus difficile à vaincre...
Néanmoins, même si rien n'est jamais écrit, il y a une conjonction de facteurs qui peuvent nous faire penser à une évolution positive dans cette zone.
Tout d'abord, que cela nous plaise ou non, dans leur ensemble, les peuples arabes sont fatigués par les guerres et le chaos qui ont fait suite aux fameux Printemps arabes. A présent, il y a un retour des régimes autoritaires, ce que j'ai appelé récemment le « Printemps des militaires ». Je rappelle, au passage, n'en déplaise à nos bien-pensants, qu'aujourd'hui, Assad et Sissi sont les chefs d'Etat les plus populaires dans les opinions publiques arabes ! Reste à savoir si, à l'image de l'égyptien Sissi, les nouveaux autocrates en herbe s'attaqueront réellement aux deux principaux maux de ces sociétés, à savoir l'islam politique et la corruption. J'ai la naïveté de penser que pour leurs propres intérêts, ils le feront.
Ensuite, il est probable que le futur Premier ministre israélien, quel qu'il soit, accepte finalement, sous la pression américaine, de faire des concessions et signer enfin le « big deal », tant souhaité par Donald Trump. Quant à l'Iran, avec la sortie des Etats-Unis du JCPAO, l'impuissance des Européens dans le dossier du nucléaire iranien et le retour des sanctions économiques, la pression des forces israéliennes et américaines, les troubles internes et les tensions au sein du pouvoir, elle n'a plus les moyens de ses ambitions et n'est plus en position de force. Par le passé, le régime des mollahs a démontré sa formidable résilience. Toutefois, et afin de préserver tous les bénéfices économiques et commerciaux de leur victoire en Syrie et de l'influence politique acquise dans la région, les responsables iraniens, trop affaiblis, agiront toujours en grands pragmatiques. Assurément, il feront progressivement évoluer la république théocratique actuelle vers un régime autocratique nationaliste teinté d'un savant mélange de société ouverte et de libéralisme économique, et finiront par se résigner à revenir à la table des négociations avec Washington.
Enfin, je pense qu'à terme, sauf incident grave, un « Yalta régional », entre l'Amérique « réaliste » de Trump et la Russie, le nouveau « juge de paix » de la région (qui, de plus, connaît et comprend mieux le monde arabe que les Occidentaux), sera finalement conclu. Car au final, afin de se tourner sereinement vers l'Asie, une stabilité de la région est indispensable à la fois pour Washington et Moscou.

En quoi l'Europe doit-elle craindre la Chine et les pays émergents ?

Dans 10 ou 15 ans, la Chine sera LA première puissance mondiale. L'Union européenne est un géant économique mais reste un nain politique. Au regard, des crises qu'elle traverse, notamment politique et civilisationnelle, est-ce que l'Europe, telle qu'on la connaît aujourd'hui, existera encore d'ici là ? Quel sera son poids géopolitique dans 15 ans ? Et surtout, sera-t-elle assez armée moralement pour affronter les défis de demain ? Ce sont les inquiétantes questions que nous devrions tous nous poser...

08/02/2019 - Toute reproduction interdite


Roland Lombardi sur le plateau de TV5 Monde
DR
De Emmanuel Razavi