Roland Lombardi est géopolitologue et docteur en Histoire contemporaine. Spécialiste en relations internationales, fin connaisseur du monde méditerranéen, il nous livre son analyse sur les évènements récents en Algérie. Entretien.

Pourquoi l’Elysée a-t-il peur d’un embrasement en Algérie ?

Pour la bonne et simple raison que dans le pire des scénarios, à savoir une guerre civile, celle-ci aurait inévitablement, comme dans les années 1990, des répercutions sur notre territoire où vit la grande majorité de la diaspora algérienne (entre 1 et 7 millions disent certains, mais en France, il n’y a aucun chiffre officiel et les autorités s’interdisent toute étude sur ce sujet !). Sans parler de la crise migratoire à travers la Méditerranée qui pourrait alors exploser, avec les conséquences déstabilisatrices que l’on imagine.

Une Algérie déstabilisée et plongée dans le chaos constituerait un problème majeur pour la région mais aussi pour l’Europe et en premier lieu pour la France. Rappelons que la France a besoin de l’Algérie au Sahel et que surtout, les services algériens - comme marocains d’ailleurs - nous ont grandement aidé - et continuent à le faire -, grâce à leurs « renseignements humains » sur notre propre territoire, pour enrayer les vagues d’attentats que nous avons connues ces dernières années...

Bien sûr, et à juste titre, beaucoup blâment la France pour son relatif silence sur les manifestations en Algérie. En fait, c’est moins cette prudence - qui est au passage une bonne chose - que notre indignation et nos leçons de morale à géométrie variable qui nous sont réellement reprochées. En effet, pourquoi nous nous taisons à propos de l’Algérie ou pire, au sujet du Yémen et, dans un lamentable suivisme des Etats-Unis ou de nos « clients » du Golfe, soutenons-nous les oppositions au Venezuela ou encore aujourd’hui en Syrie ? La solution est pourtant bien connue. Afin de retrouver notre crédibilité et surtout rejouer un rôle en Méditerranée et au Moyen-Orient, nous devons mettre fin à cette diplomatie commerciale qui nous paralyse et nous aligne sur les politiques dangereuses du Qatar ou de l’Arabie saoudite, et cesser notre politique de l’émotionnel qui obéit trop souvent à la règle inique du « deux poids, deux mesures ». Pour être enfin écouté dans cette partie du monde, il nous faut impérativement adopter une diplomatie réaliste et pragmatique, soucieuse de notre sécurité et non pas seulement de nos intérêts commerciaux !

Le président Macron semble l’avoir compris. Mais le problème, c’est qu’il n’est pas seul et à mon avis, il reste prisonnier de grands groupes industriels français et de l’influence d’un Quai d’Orsay bloqué sur de vieux logiciels...

Quel est le scénario du pire aujourd’hui en Algérie ? Peut-on craindre un Printemps Algérien ?

Les Algériens ont raison de dénoncer la corruption, le gâchis économique et surtout ce « système mafieux ». Malheureusement, et ne nous berçons pas d’illusions, rien ne se fera sans l’Armée qui, rappelons-le, est une armée populaire, et les services spéciaux, qui auraient trop à perdre dans un changement radical de régime.

Comme ailleurs dans la région, j’ai donc bien peur qu’il n’y ait pas de « printemps algérien » pacifique. J’espère me tromper mais nous risquons d’assister plutôt à un nouveau « printemps des militaires », mais à quel prix ?

Certes, jusqu’ici ces manifestations impressionnantes ont été inédites et historiques. Les Algériens ont fait preuve d’un admirable civisme, d’un pacifisme et d’un calme exemplaires.

Il faut bien rappeler que cette crise a débuté du fait que les différents clans du pouvoir – « clan présidentiel », armée, services, milieu d’affaires - n’arrivaient pas à ce mettre d’accord sur le nom d’un successeur éventuel d’Abdelaziz Bouteflika. D’où la mascarade de la candidature pour un cinquième mandat -et donc d’une réélection inévitable - de l’actuel président qui a été la goutte qui a fait déborder le vase.

Depuis, face à la pression de la rue, la candidature de Bouteflika a été retirée et l’élection présidentielle ajournée. Pour beaucoup d’Algériens, et ils ont raison, les nominations des deux nouveaux chefs du gouvernement, Noureddine Bedoui (premier ministre) et Ramtane Lamamra (vice-premier ministre), ne sont qu’une manœuvre de plus du « système » pour gagner du temps. En effet, même si ces deux hommes sont respectés et réputés pour leur efficacité, il n’en reste pas moins qu’ils font partie du sérail et qu’ils sont des proches du « clan présidentiel ». Le processus de « transition » du régime qu’ils annoncent est déjà largement et majoritairement rejeté et la contestation risque fort de perdurer. Pour beaucoup, et c’est la vérité, comme on l’entend ici ou là, les Algériens ne sont pas dupes : ils voulaient une élection sans Bouteflika et ils se retrouvent finalement sans élection et avec un quatrième mandat prolongé de l’homme malade du palais d’El Mouradia !

En attendant, même si le "système" reste solide et s'y connaît en manipulations, en infiltrations... mais aussi en répression, il n’en demeure pas moins qu’il est à présent très fragilisé voire dans l’impasse et l’embarras, surtout, devant une équation pour l’instant insoluble pour concilier les revendications légitimes des Algériens et les intérêts des caciques du régime dont les rivalités sont par ailleurs bien connues. Ce qui est certain, c’est que tout est toujours en train de se négocier et se jouer dans l’arrière-cuisine, entre le clan Bouteflika, le patron des services, le général Athmane Tartag, le chef d’Etat-Major, le général Ahmad Gaïd Salah et enfin, les milieux d'affaires. Que va-t-il en sortir ? Personne ne le sait pour l’instant. L’histoire de l’Algérie nous apprend que le nom du nouvel homme fort du pays est toujours une surprise et jamais celui qu’on attendait.

L’idéal serait bien sûr l’émergence d’un Aldolfo Suárez algérien (en référence à l’homme d’Etat de la transition démocratique en Espagne après la dictature de Franco dans les années 1970-1980, ndlr). Malheureusement, pour l’instant, je n’en vois pas, ni au cœur du régime et encore moins dans l’opposition.

Ceci nous mène alors à l’éventualité la plus noire et qui se traduirait par un « pourrissement » volontaire brutal ou progressif de la situation. Pour l’heure, personne, ni les manifestants et ni même les militaires, ne souhaitent un recours à la violence. Et même si la police commence à fraterniser avec la foule et que l’armée n’est plus un bloc homogène comme par le passé, un officier ambitieux et se rêvant comme le futur « Sissi algérien », pourrait, dès lors et à terme, choisir cette tragique option dans le but d’écarter définitivement le clan présidentiel, pour, au final, se présenter et s’imposer, en ultime recours face au chaos, comme en Egypte.

Plus largement croyez-vous à un nouveau Printemps arabe en Tunisie et au Maroc ?

Je n’y crois pas, même si rien n’est jamais écrit. Le Maroc est un vieil Etat. Pour le moment les services et l’armée marocaine sont la colonne vertébrale du régime. De plus, la monarchie est légitime et la personnalité du roi est très respectée. Cependant, le pays connaît, comme tous les pays de la région, de graves problèmes socio-économiques, comme l’attestent les différents heurts sur tout le territoire ces derniers mois. Certes, des réformes sont en cours mais elles sont malheureusement insuffisantes. Et puis n’oublions pas que le Parti de la justice et du développement, le parti islamiste, a été intégré à la vie politique du pays mais reste important et en embuscade - comme en Algérie d’ailleurs - même si pour l’instant, il demeure sous contrôle... mais jusqu’à quand ?

Quant à la Tunisie, c’est là qu’ont commencé les fameux printemps arabes. Tant bien que mal, elle est le pays qui a le mieux réussi sa transition démocratique et ce pour des raisons intrinsèques : importance de la société civile, vie syndicale et associative très développée, forte conscience politique, jeunesse éduquée, armée républicaine... Or, là encore, les problèmes sociaux et économiques sont toujours prégnants. Le tourisme, ressource essentielle du pays, a toujours du mal à retrouver son niveau d’avant la « révolution ». De manière pacifique et démocratique, le parti islamiste des Frères musulmans tunisiens, Ennahdha, a été jusqu’ici écarté du pouvoir. Néanmoins, il demeure toujours le parti d’opposition le mieux structuré et le mieux organisé et, qui plus est, soutenu par la Turquie et financé par le Qatar ! Certains observateurs le voient même vainqueur des prochaines élections législatives...

En définitive, de manière cynique, ce n’est pas la gouvernance de ces pays qui pose réellement problème. Le véritable risque est ailleurs. En effet, tant que de profondes réformes dans les domaines économiques et sociaux ne seront pas entreprises, tant que les trafics et la corruption, ne seront pas sérieusement combattus, comme l’islam politique de manière globale, le danger d’explosion planera encore et toujours sur ces pays.

Les Américains sont-ils à la manœuvre en Algérie ? Pourquoi sont-ils de plus en plus soupçonnés d’ingérence au Maghreb ?

Il est vrai que depuis le début des manifestations en Algérie, les rumeurs sur « la main de l’étranger » ont commencé à circuler, comme au début des printemps arabes en 2011. Mais vous le savez comme moi, la théorie du complot reste la seconde religion dans cette partie du monde : c'est toujours la faute des USA et bien sûr d'Israël ! Et c'est souvent l'excuse et l’argument idoine des régimes dictatoriaux pour occulter leur propre impéritie ou leur prédation des ressources de leurs propres pays !

Ici, en l’occurrence, je crois sincèrement à la spontanéité du mouvement en Algérie. Et puis ne pas y croire, serait une insulte à l’intelligence et à la conscience politique de mes amis algériens.

Après, et le passé récent l’a encore prouvé, il est vrai que les Américains ont une fâcheuse propension à vouloir « récupérer », pour leurs propres intérêts, les révoltes dans la région. En véritables charognards, nous connaissons tous leur ingérence catastrophique en Libye ou en Syrie, comme le révèle très bien d’ailleurs Maxime Chaix, dans son dernier ouvrage paru il y a quelques jours et intitulé, La guerre de l’ombre en Syrie (éd. Erick Bonnier). En Egypte, lors du printemps du Nil, nous avons vu également que l’administration Obama avait très vite lâché Moubarak pour soutenir et miser au final sur les Frères musulmans ! Aujourd’hui, toutefois, la donne n’est plus la même. Notamment depuis janvier 2017 et l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. En effet, le président Trump s’est toujours présenté comme un « anti-interventionniste ». Cynique mais réaliste et pragmatique, il a maintes fois dénoncé le regime change et le nation building des administrations précédentes et a clairement, et maintes fois, démontré son admiration pour les pouvoirs forts et ses désaccords quant aux sorts réservés aux dictateurs comme Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi.

Alors bien sûr, l’establishment et l’état profond américain, en guerre ouverte contre son président, sont résilients et toujours puissants. Certes, une des vingtaines officines plus ou moins liées à la CIA, pourtant littéralement « purgée » par Mike Pompeo lorsqu’il en était le patron de 2017 à 201,) pourraient effectivement œuvrer encore en coulisses, pour les intérêts d’un grand groupe américain privé ou une grande et célèbre fondation. L’avenir le dira...

En attendant, quels seraient les intérêts directs des Etats-Unis, d’Israël et du Maroc de faire virer les manifestations pacifiques en Algérie au chaos ? Bon an mal an, n’oublions pas que ces trois pays s’accommodent très bien du régime actuel. Alors déstabiliser la région et par contre coups l’Europe ? Enrayer l’influence grandissante de la Russie dans le monde arabe ? Pas sûr. L’Europe se divise et se déstabilise toute seule et la Russie, quoi qu’il advienne, ferait encore sûrement les bons choix comme avec la Syrie d’Assad, l’Egypte de Sissi ou la Libye d’Haftar... Enfin, soyons certains que si les services algériens, spécialistes des coups tordus, choisissaient finalement la politique du pire, ils n’auraient besoin de personne pour diviser la contestation ou faire déraper les manifestations...

Quel est le poids de l’influence Turque en Algérie ?

D’abord, rappelons que la présence ottomane en Algérie - plus de trois siècles, Régence d’Alger, Wilayat el-Djezair en arabe et Gezayir-i Garp en turc - fut beaucoup plus longue que la présence française (130 années ndlr).

Aujourd’hui, les Turcs essaient d’investir massivement économiquement au Maghreb et particulièrement en Algérie. Mais c’est sur le plan politique qu’ils sont les plus dangereux puisqu’avec leurs partenaires du Qatar, ils soutiennent tous les mouvements islamistes liés de près ou de loin aux Frères musulmans, que cela soit en Libye, en Tunisie mais aussi en Algérie. En dépit de leurs échecs durant les printemps arabes, en Syrie ou en Egypte, ils n’ont pas dit leur dernier mot et Ankara et Doha veulent encore, d’une manière ou d’une autre, répandre leur influence néfaste et l’idéologie de l’islam politique dans la région, mais également en Europe, ne l’oublions jamais...

18/03/2019 - Toute reproduction interdite


Les gens protestent contre le projet du Président Abdelaziz Bouteflika de prolonger son règne de 20 ans en se présentant pour un cinquième mandat lors des élections d'avril, au centre-ville d'Alger, Algérie, le 3 mars 2019
Zohra Bensemra/Reuters
De Emmanuel Razavi