La Covid-19 a remis en cause bien des certitudes. Avec la privation de certaines libertés, l’effondrement de la crédibilité de nos gouvernants, le monde dans lequel nous vivons est de plus en plus instable. Décryptage d’une crise inédite avec le psychanalyste et essayiste Roland Gori, auteur du livre Et si l’effondrement avait déjà eu lieu (éditions les liens qui libèrent, 2020).

Entretien conduit par Emmanuel de Gestas.

Fild : Vous avez écrit un ouvrage sur l’effondrement de nos sociétés. La crise actuelle en est-elle responsable ?

Roland Gori : Je ne parlerai pas de « crise » au singulier car cela risquerait de nous faire croire que nous sommes face à un phénomène transitoire dont le dénouement va nous permettre de « vivre comme avant ». Cette illusion dangereuse et communément partagée dénie le caractère inédit de ce qui nous arrive : une impréparation gravissime face aux catastrophes qui nous attendent du fait de l’anthropocène. La pandémie de Covid-19 est une « sentinelle de l’imminence » qui nous enseigne que nous sommes entrés dans une nouvelle période, une « transition épidémique » de l’histoire de l’humanité. Les chocs civilisationnels ont toujours été corrélés à des « tempêtes microbiennes » (Rome, les Mayas, les Vikings…). Cette épidémie n’est une surprise que pour ceux qui veulent se disculper d’avoir participé à sa fabrication. Elle est le symptôme d’une maladie structurale de notre civilisation. Par nos modes de vie, notre insouciance et notre amnésie environnementale, par la modification de notre biotope et les déforestations, l’industrialisation de l’agro-alimentaire, par l’urbanisation et la bétonisation du monde, par les exploitations éhontées des ressources naturelles et humaines, nous avons créé les conditions d’un retour des maladies infectieuses, en particulier des zoonoses.

Fild : Vous avez aussi publié chez le même éditeur La fabrique des imposteurs. La crise du Covid-19 a-t-elle justement mis en lumière des imposteurs ?

Roland Gori : Chaque société a les imposteurs qu’elle mérite. L’imposteur est un martyr social, une éponge vivante de nos valeurs et de nos croyances, un caméléon. Décrivez-moi les tactiques mises en place par des imposteurs pour abuser d’autrui, obtenir son crédit et sa confiance, et je vous dirai dans quelle société vous êtes et quelles sont les valeurs auxquelles elle adhère. Hier la religion ou la noblesse des lignées, aujourd’hui le crédit financier ou d’influence que l’on peut attribuer à quelqu’un par une pratique du faux dont Disneyland a fait sa marque de fabrique : pour vous faire consommer on vous fait rêver. La politique et les sciences n’échappent pas à cette pratique sociale à la Disneyland. Nous sommes entrés dans une « société du spectacle » où les informations se vendent comme des marchandises. Ce qui conduit les politiques et les « experts » à vendre à l’opinion publique et à la cantonade des réseaux sociaux et des médias, des parts de marché de l’information. Dans « une société du spectacle, le vrai est un moment du faux », écrivait Guy Debord[1]. Du coup, entre les mensonges d’État, les vérités du jour et les thèses « complotistes », la période a été propice au développement des impostures et des imposteurs. Ce qui n’a fait qu’accroître les sentiments de panique et de sidération des citoyens dans une situation d’anomie sociale, de perte de repères où la parole d’autorité s’est discréditée davantage.

Fild : Depuis un an, nous sommes privés de certaines libertés. À l’aune de cette expérience, l’être humain peut-il s’épanouir dans ces conditions ?

Roland Gori : La liberté est d’abord et avant tout un « pouvoir d’agir ». Or, nous en sommes privés depuis un an dans le grain le plus ténu de nos existences et au quotidien. Mais la privation de liberté ne s’arrête pas aux mouvements dans l’espace auxquels on la réduit parfois. « La liberté requiert la présence d’autrui » écrivait Hannah Arendt, et, - c’est le point important -, il n’y a pas de vraie liberté sans le partage sensible et la reconnaissance symbolique des autres. Il n’y a que de l’individualisme de masse qui conduit à l’extrême solitude des vivants et des mourants. Je veux dire par là que ce sont moins les « mesures barrières » qui nous ont privés de notre liberté que la manière autoritaire, arrogante et parfois peu consistante dont elles ont été décrétées. Cette manière de faire n’a rien à envier aux régimes autoritaires qui procèdent par la gestion tyrannique des comportements de leurs populations. Je dirai d’ailleurs que cette manière de faire n’est pas plus rassurante quand les restrictions sanitaires sont levées ou que le pouvoir tarde à les prendre.

Fild : Comment concilier la protection des plus fragiles et la légitime aspiration à revenir à une vie normale pour le plus grand nombre ? Est-ce même possible ?

Roland Gori : Je n’ai pas de remède miracle, mais je crois qu’il faut se rappeler constamment cette exigence de solidarité et de fraternité imposée par les épidémies très tôt soulignée par l’un des meilleurs fondateurs de la microbiologie infectieuse, Charles Nicolle, qui écrivait en 1933 : « la connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires. Nous sommes frères parce que le même danger nous menace, solidaires parce que la contagion nous vient le plus souvent de nos semblables. Nous sommes aussi, à ce point de vue, quels que soient nos sentiments vis-à-vis d’eux, solidaires des animaux, surtout des bêtes domestiques […qui] portent souvent les germes de nos infections.[2]» Ce qui veut dire qu’au lieu de mettre en compétition les pays par un nationalisme vaccinal et sanitaire dangereux, il faut favoriser la coopération et doter la mondialisation marchande et financière des dispositifs de protection sociale et sanitaire qui lui manquent. Il faut restructurer l’OMS, la nettoyer de ses contaminations politiques et accroitre ses moyens d’intervention. Au niveau des nations, il faut aussi accepter l’humilité et tirer les leçons des expériences faites dans tous les autres pays. Il est ridicule en France de ne pas se laisser enseigner par les mesures sanitaires qui ont marché en Asie ou en Israël. L’Europe doit aussi cesser d’être une fédération qui empêche par des règles formelles et marchandes contraignantes de devenir une unité politique à même de contribuer à la lutte contre des microbes qui ignorent les frontières. Au niveau du pays, il convient de mobiliser davantage les citoyens, les élus locaux et les responsables d’associations pour aider les plus fragiles et partager les idées comme les expériences. Ce qui suppose aussi de rétablir la responsabilité politique et l’autorité morale sans concessions démagogiques, électoralistes ou populistes. Cette mobilisation citoyenne doit davantage s’appuyer sur les services publics et d’intérêt général de la Nation, et sans faiblesse veiller à faire respecter les mesures adoptées par la décision démocratique.

Fild : Comment sortir de cette crise sanitaire par le haut ?

Roland Gori : Il faut distinguer le court et le moyen terme. Les deux temps supposent une prise de conscience et des décisions rapides en ayant toujours à l’esprit que les épidémies sont des sentinelles de catastrophes imminentes et qu’à ne rien faire nous risquons de voir disparaitre notre civilisation, voire notre espèce. En ce qui concerne le court-terme, il faut arrêter au plus vite cet autoritarisme néolibéral qui prend solitairement des décisions autour de la « corbeille » de la Bourse et des sondages d’opinion. Il faut arrêter d’instrumentaliser les sciences au moyen des « expertises » pour justifier des décisions solitaires. Il faut sortir de la société d’imposture et avoir le courage de la vérité. La vérité aujourd’hui, c’est qu’il nous faut vacciner rapidement et massivement. Rapidement car il existe en infectiologie un principe dit de la Reine Rouge qui révèle une course de vitesse entre l’hôte (le vivant) et le microbe (ici le virus), chacun s’adaptant aux stratégies et aux mutations de l’autre. Les « variants » ne sont que le résultat de cette coévolution entre le virus et nous. Si nous perdons la course, nous sommes morts, c’est-à-dire que les vaccins seront sans cesse dépassés par un virus qui renforcera son pouvoir de nuisance et de contagion. Or, si nous comparons les taux de production des vaccins et l’usage de la vaccination, nous constatons un égoïsme national incroyablement myope et dangereux. Les pays anglo-saxons (USA et RU) utilisent les 100% de leurs productions de vaccins, l’Europe est le « dindon » de la farce, l’Afrique est abandonnée. C’est absurde. Le virus mutera, et les « protégés » ne le seront plus, à moins de s’isoler définitivement des autres qui risquent d’être tentés par des rétorsions plus violentes. Il faut donc dans un premier temps peser politiquement sur le Big Pharma qui n’a qu’un intérêt relatif à laisser ses futurs clients mourir, et à terme à créer des pôles publics du médicament à même de soustraire certains biens à la marchandisation.

À long terme, les mesures qui s’imposent peuvent se résumer en une phrase : en finir avec un capitalisme néolibéral mondialisé qui menace la planète autant que la survie de l’humanité. Comment y parvenir ? C’est une autre histoire.

[1] Guy Debord, La Société du Spectacle (1967), Paris, Gallimard, 1992.

[2] Charles Nicolle, 1933, Destin des maladies infectieuses, Paris, PUF, 2012, p 21.

29/03/2021 - Toute reproduction interdite


Et si l'effondrement avait déjà eu lieu par Roland Gori
Editions Les Liens qui libèrent
De Emmanuel de Gestas