Avant d'être élu maire (DVD) de Béziers en 2014 et réélu au premier tour en mars 2020, Robert Ménard a été journaliste et cofondateur de Reporters Sans Frontières.

Jusqu'à ce qu'il s'engage en politique, son action était saluée par la plupart de ses confrères, avant qu'un certain nombre ne lui tournent le dos. Le combat pour la liberté de la presse et la liberté d'expression reste toutefois au cœur de son engagement. Nous avons donc demandé à ce vétéran des médias - devenu l'une de leurs cibles - de nous donner son avis sur les journalistes.

                                                                 Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

GGN : Comment jugez-vous l'état des médias en France aujourd'hui ?

Robert Ménard : Il y a une dépendance incroyable de la presse privée à l'égard des subventions et des aides des pouvoirs publics. La liberté, c'est d'abord une liberté financière. Quand vous avez une petite cordelette aux pieds qui vous attache au pouvoir parce que vous vivez grâce aux subventions de l'Etat, pardon de le rappeler à mes ex-confrères, mais ce n'est pas une situation saine pour la liberté d'expression. Je suis toujours étonné qu'au nom du pluralisme, ils se satisfassent de cette situation. Je n'aurai pas aimé, lorsque je dirigeais un certain nombre de médias avant d'être élu maire, dépendre des décisions d'un gouvernement, quel qu'il soit.

Si les journalistes sont aujourd'hui perçus comme les chiens de garde du système, ce n'est pas tout à fait pour rien. Je suis en effet sidéré que tant de journalistes et de médias, pas tous bien évidemment, soient toujours du côté du manche et du système, parce qu'ils en sont partie-prenante. Par exemple, j'ai face à moi une presse régionale effrayante de parti-pris. Les journalistes de Midi Libre, ce sont les journalistes de Libération ... sans le talent !

GGN : Pour garantir leur nécessaire pluralité, ne faudrait-il pas carrément supprimer les aides à la presse et le service public de l'information ?

Robert Ménard : Ecoutez, ma femme Emmanuelle (député apparenté Rassemblement National, NDLR) est l'une des rares parlementaires à demander systématiquement la fin des aides publiques. Moi, j'appartiendrais à une société de rédacteurs ou à un syndicat de journalistes, j'applaudirais à cette demande. Comment les journalistes qui ne cessent de pointer du doigt, à juste raison, les liens entre tels groupes et tels États ou tels gouvernements, ne disent-ils rien quand cela les concerne ? On demande aux gens de balayer devant leur propre porte, mais on ne le fait pas devant la sienne, c'est invraisemblable ! Il faut non seulement en finir avec les aides de l'État, mais aussi avec les médias publics ! Si l'on peut imaginer un média qui soit la voix culturelle et politique de la France dans le monde comme RFI, pour le reste, qu'est-ce qui justifie le maintien d'un service public ? Rien. L'argument qui est employé par les directions de ces médias, c'est de dire que, n'étant pas dépendants de grands groupes et d'hommes d'affaires, ils sont plus libres et font de l'information différemment. C'est se ficher du monde ! Franchement, quand vous écoutez France Inter ou que vous regardez France 3, vous avez l'impression d'un média d'une qualité supérieure aux médias privés ? Qui peut oser dire cela ?

GGN : En 2020, la France est classée 34e sur 180 pays en termes de liberté de la presse par Reporters Sans Frontières. Que cela vous inspire-t-il ?

Robert Ménard : Le problème de Reporters Sans Frontières « nouvelle formule » illustre ce que je disais précédemment. J'aurais notamment bien aimé les entendre dénoncer la chasse aux sorcières dont fait régulièrement l'objet Éric Zemmour. N'est-ce pas une atteinte à la liberté d'expression ? Je crains qu'aujourd'hui RSF ne soit rentré dans le club des organisations de défense des droits de l'Homme qui ont des haut-le-cœur sélectifs. C'est-à-dire qui feront un communiqué si un journaliste de gauche a un problème avec telle ou telle rédaction, mais lorsqu'il s'agit d'Éric Zemmour, ou d'autres d'ailleurs, là, silence absolu. Alors franchement, la défense de la liberté de la presse à géométrie variable, très peu pour moi.

GGN : Le journalisme à la française, né lors de la Révolution de 1789, tire sa particularité de son ton engagé, connu à travers de grands noms comme Chateaubriand, Hugo, Jaurès, Clémenceau, Zola, Barrès, ou Anatole France. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

Robert Ménard : Il en reste des traces, de ce journalisme à la française, qui est un journalisme d'opinion, de combat et de convictions. Les différentes grilles de lectures et d'analyse de l'actualité peuvent encore aujourd'hui être intéressantes, même si chacun lit son journal pour, avouons-le, se retrouver conforté dans ses propres opinions, sa propre sensibilité. Ce qui me gêne toutefois, c'est qu'on ne puisse plus s'entendre sur les faits eux-mêmes. Prenez l'exemple du Monde ; j'ai lu ce journal pendant trente ans, et je n'ai plus confiance quant à la véracité de ce qui y est rapporté, parce qu'il passe souvent sous silence des faits qui vont à l'encontre de ce que pense sa rédaction. C'est insupportable ! Ne pas pouvoir avoir confiance dans un journal, c'est une vraie menace qui pèse sur le débat démocratique. C'est d'ailleurs ce qui explique le succès des réseaux sociaux et qui tient à la défiance envers les médias et les journalistes. On dit que les politiques sont peu aimés, mais les journalistes ne le sont pas davantage ! Maintenant, pour contrebalancer le fait qu'il y a aussi beaucoup de bêtises sur les réseaux sociaux, il faut décrire les faits avec le maximum d'honnêteté possible.

GGN : Cette propension à l'éditorialisation, à la polémique, au débat d'idées, ne nuit-elle pas à la recherche de l'information ?

Robert Ménard : Bien sûr ! Je suis par exemple consterné par les commentaires que je peux lire dans la presse concernant Béziers et ma gestion en tant que maire. Je suis sidéré. On peut tout à fait ne pas partager ou aimer ce que je dis, mais enfin, le nombre d'articles que je lis dans la presse de la part de gens qui ne mettent même pas les pieds à Béziers me sidère.

Ils se contentent effectivement d'éditorialiser, de commenter, de donner leurs propres opinions. Il y avait une très jolie formule d'Elisabeth Lévy dans Causeur qui disait à l'occasion d'un de ses reportages sur Béziers : « Contrairement à bon nombre de journalistes parisiens, je n'ai pas écrit mon papier avant de venir à Béziers ». C'est une réponse, locale, à la question que vous posez : oui, les journalistes éditorialisent tellement que les gens qui lisent leurs articles ne comprennent plus rien. Si je suis élu avec près de 69% des voix, alors que l'immense majorité de la presse me vomit dessus, peut-être que les journalistes devraient s'interroger. A moins de penser que les biterrois sont suffisamment stupides pour que je puisse les tromper à chaque élection.

GGN : Depuis quelques années, les médias en ligne se multiplient et suscitent la défiance, voire l'hostilité du pouvoir en place, qui les taxe souvent de « complotistes ». Est-ce justifié ?

Robert Ménard : Qu'il y ait des sites et des médias sur Internet qui soient complotistes, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais qu'aujourd'hui on montre du doigt, on écarte, on diabolise, on exclut par principe les médias internet, en les qualifiant de complotistes, de poujadistes, de populistes n'a pour effet que d'éviter le débat. L'immense majorité des journalistes en France aiment le débat parce qu'il se fait entre eux, entre des gens qui pensent à peu près la même chose, et qui donc pourrait débattre parce qu'ils seraient dans le « cercle de la raison », les autres étant renvoyés à l'extrémisme de droite. Disons-le : quand c'est l'extrême-gauche, ça ne pose évidemment aucun problème.

GGN : Depuis l'élection d'Emmanuel Macron, nous assistons à un story-telling permanent de la part de l'Élysée. Les médias manquent-ils de recul vis-à-vis du pouvoir ?

Robert Ménard : Je dirais que beaucoup de médias, pas tous heureusement, ont tendance à chasser en meute. Souvenez-vous de la campagne présidentielle en 2017. La plupart des médias étaient pro-Macron. Et les mêmes peuvent ensuite le déchiqueter avec la même unanimité. Moi ce qui me sidère, c'est plutôt cette capacité des médias à partager le même récit, les mêmes goûts, les mêmes appréhensions, les mêmes satisfécits et les mêmes condamnations. Et tout cela au même moment ! Je trouve sidérant de voir à quel point les journalistes peuvent être moutonniers, à quel point leur comportement peut être grégaire. Au fond, l'immense majorité des journalistes pense de la même façon.

15/06/2020 - Toute reproduction interdite



Mahesh Patel /Pixabay
De Emmanuel de Gestas