« Le droit d’emmerder Dieu ». C’est le titre qu’a donné l’avocat Richard Malka à sa plaidoirie lors du procès des attentats de Charlie Hebdo, désormais publiée aux éditions Grasset.  Un texte où chaque mot est un éloge à la liberté d’expression. Pour Fild, son auteur revient sur la nécessité de protéger à tout prix cette liberté fondamentale. L'avocat met aussi en garde contre les idéologies dévastatrices qui remettent en cause le droit au blasphème, et veulent imposer la censure.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Avec le titre que vous avez choisi, que souhaitez-vous transmettre ?

Richard Malka :
Je souhaitais alerter, éveiller et bousculer un peu les gens devant une idéologie qui se répand selon laquelle, dans une partie des jeunes générations, parce qu’on doit tout respecter, il faudrait aussi respecter les religions. On passe ainsi très facilement du respect des religions à l’obligation de le faire. Et si on ne le fait pas, on est raciste ou islamophobe, et on mérite ainsi d’être dénoncé, voire menacé. Ce qui mène parfois à des campagnes de cyber harcèlement sinon pire, comme on l’a vu avec Samuel Paty. Je voulais alerter contre cette idéologie très pernicieuse, parce qu'en aucun cas on a l’obligation de respecter Dieu et les religions. On a acquis ce droit-là après des siècles de combats, et c’est un droit fondamental et essentiel. Si on y renonce, on renonce de fait à la supériorité des lois démocratiques de notre République. Et demain, on nous expliquera, comme on le fait au Texas, que la loi sur l’avortement est irrespectueuse et qu’il faut donc en limiter le recours. Ou on voudra nous convaincre, comme les technocrates du Conseil de l’Europe ont essayé de le faire, que couvrir une femme, la cacher des pieds à la tête, est une liberté au nom du respect. C’est donc un droit essentiel de pouvoir critiquer et de se moquer des religions et de Dieu dans nos systèmes démocratiques. C’est la liberté d’expression qui maintient en cage le fanatisme et l’idolâtrie. Et cela mérite qu’on se batte.

Fild : Pensez-vous que la France parvient à résister aux injonctions des islamistes ?

Richard Malka :
Je pense que la France est l'un des pays qui résiste le plus. Contrairement à d’autres, en particulier les pays anglo-saxons qui sont contaminés par l’idéologie woke, ce charabia de confusions entre différentes notions articulées autour de cette fameuse offense qu’on met à toutes les sauces. La France résiste davantage parce que nous avons été le premier pays à avoir instauré le droit au blasphème en 1791, et à avoir fait de la liberté d’expression une liberté fondamentale dès 1789. Mais aussi parce que nous sommes le pays de la laïcité, et que c’est un concept qui fait exception dans le monde, auquel les Français sont viscéralement attachés. Nous proposons un universalisme, en considérant les humains de manière égale, sans attacher de différence à leur race, leur orientation sexuelle ou leur genre. L’universalisme, c’est ne pas s’arrêter à ces différences-là, ne pas les porter en étendard du matin au soir, c’est passer au-delà et voir ce qui nous rassemble.

« Un climat de véritable terreur intellectuelle »

Fild : Vous évoquez une partie de la jeune génération, séduite par cette idéologie woke. Que proposez-vous pour faire entendre raison à ces jeunes, qui semblent complètement imperméables à tout discours universaliste ou républicain ?

Richard Malka :
Je ne pense pas que la jeunesse dans son intégralité soit touchée, loin de là. C’est tout d’abord une jeunesse urbaine, plutôt bourgeoise, en perte complète de repères et très désœuvrée idéologiquement, à qui on ne propose que très peu de transcendance. Quand on est jeune, on a particulièrement besoin de cela, de croire à plus grand que soi. Et il faut bien dire qu’aujourd’hui, il n’y a plus grand-chose. Il n’y a plus le communisme, plus d’Europe, plus de grand idéal pour porter ces jeunes. Certains sont donc tombés dans une espèce de marmite complètement creuse, faite de slogans qui confinent parfois au terrorisme intellectuel. Ils sont très bruyants et empêchent les autres de parler. Ce n’est pas une majorité, mais c’est la nouvelle doxa d’une élite bourgeoise. Pour moi, ça se rapproche de la révolution culturelle chinoise avec ses gardes rouges. On enlève des tableaux des musées, on empêche les autres de s’exprimer, on brûle des livres, l’autocritique est partout, on observe des phénomènes de lynchage et des chasses aux sorcières envers les professeurs dans les universités, on revisite le langage pour le rendre incompréhensible… N’oublions pas que la révolution culturelle chinoise a abouti à la société la plus inégalitaire et la plus capitaliste qui soit. Je ne sais pas où va nous mener le mouvement woke, mais je pense que nous risquons d’avoir une génération très réactionnaire dans quelques années. Pour éviter cela, il faut combattre. Et la meilleure arme, c’est le rire et la liberté d’expression. Je constate d’ailleurs qu’en dépit de tous les délires parfois très drôles des woke, les humoristes n’osent pas : je n’en connais pas un qui fasse un sketch sur cette mouvance-là, alors qu’il y a de quoi rire ! C’est dire le climat de véritable terreur intellectuelle qui règne – notamment sur les réseaux sociaux.


Fild : Vous dites que le prix à payer pour rester libre est devenu beaucoup plus élevé en France. Quel est-il ?

Richard Malka :
Le mien et celui de mes amis de Charlie Hebdo est plus élevé que celui des autres… En ce qui concerne chacun, le prix à payer, c’est s’exposer à des campagnes de bashing, ou à de mauvais articles dans les journaux quand on est connu de manière publique. Mais en fait, ce n’est pas grave. On y survit très bien, et on y gagne surtout bon nombre d’amis et de soutiens. L’important dans la vie, ce n’est pas d’éviter les réactions négatives, mais d’être fidèle à ce qu’on est et d’avoir vécu librement. À un moment donné, il suffit de dire non. Il faut avoir le courage de ses opinions. Si on était de plus en plus nombreux à le faire, beaucoup de problèmes seraient réglés.

15/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Le droit d'emmerder Dieu" par Richard Malka
© Grasset
De Fild Fildmedia