Issus du Service National ou représentants de la « génération Y », 36 000 Français de 17 à 60 ans servent dans la réserve opérationnelle des Armées. À la recherche de sens, de compétences ou d’expérience, ces hommes et femmes qui ont l’engagement et l’amour de la France chevillés au corps, constituent un vivier de profils variés, parfois rares.

Une enquête exclusive[1] de Mériadec Raffray

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« Entre le sport, les rudiments du combat et les cours théoriques, j’ai vécu un moment de mixité incroyable au milieu de 40 volontaires, dont un quart de femmes », raconte Raphaël, 25 ans, de retour ces jours-ci de sa « formation militaire initiale du réserviste ». La « FMIR » dans le langage kaki. Deux semaines passées au sein du 1er régiment de spahis, à Valence, où il a choisi de son signer son premier contrat de 5 ans comme simple brigadier. Le jeune Lyonnais passé par une école d’ingénieur et une école de commerce, témoigne : « En 2015, lorsque les premiers attentats ont frappé la capitale, j’avais éprouvé une grande frustration à ne pas pouvoir être utile. Je m’étais promis, après mes études, d’apporter ma contribution au combat contre le terrorisme sur notre sol ». Bientôt, lui aussi portera le burnous, la grande cape blanche de l’uniforme d’apparat de cette unité prestigieuse, héritière des cavaliers d’Afrique du général Lyautey. Mais c’est surtout la perspective de participer à sa première opération Sentinelle qui le comble.

Silhouette fine, diplômée en droit d’Assas, Amélie, 28 ans, était depuis longtemps à la recherche de « rigueur, de respect, de traditions ». En 2019, elle s’engage dans un régiment de l’Est de la France. En mars 2020, elle est mobilisée pour renforcer l’opération Résilience. Aujourd’hui, elle s’apprête à sortir de l’École nationale des sous-officiers d’active de Saint-Maixent, dont elle a réussi le concours. La réserve a permis à la jeune femme de tester sa vocation, et la voici « d’active ». Son rêve est d’intégrer un service de renseignement.

Aujourd’hui, ils sont près de 25 000 Français, de 17 à 60 ans, à avoir contracté un engagement dans la réserve opérationnelle de l’armée de Terre. Ils lui consacrent en moyenne 36 jours par an. Au Sahel et dans les rues de nos métropoles, dans les états-majors ou les hôpitaux des armées, ils sont un complément indispensable aux trois armées, qui en emploient 36 000 au total. « Sans eux, nous ne pourrions pas réaliser certaines missions », confirme volontiers le général Walter Lalubin, le délégué interarmées aux réserves auprès du chef d’état-major des Armées.

Selon le rapport sur les réserves des députés Christophe Blanchet (Modem, Calvados) et Jean-François Parigi (LR, Seine-et-Marne) publié fin mai, leur première motivation est de « donner du sens à leur vie ». Viennent ensuite l’envie de partager un « état d’esprit » et d’acquérir des « compétences et de l’expérience ». Il peut s’agir aussi de trouver un complément de revenu. « Pourquoi le cacher, cela a compté dans ma démarche, j’étais d’un milieu modeste », assume le député Thomas Gassilloud (Agir Ensemble, Rhône), qui a longtemps servi dans les chasseurs alpins, y compris lors d’une opération extérieure en Côte d’Ivoire. « À la FMIR », reprend Raphaël, « j’ai côtoyé des lycéens, des étudiants, des chômeurs, des actifs de tous les milieux socio-professionnels. Des gens que je n’aurais jamais rencontré ailleurs, avec lesquels je partage des valeurs communes ».

De l’Europe de l’Est à l’Afrique, des missions parfois exceptionnelles

Pour les jeunes diplômés des parcours les plus sélectifs, la voie royale est « l’École militaire des aspirants de Coëtquidan », le nouveau nom du fameux « 4e bataillon » de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr - rebaptisée récemment Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Tanguy, 27 ans, collaborateur parlementaire, a été formé dans la lande bretonne. Lieutenant, il est analyste à l’état-major des armées à Paris, un poste qui le conduit à effectuer des missions de liaison dans des pays d’Europe de l’Est, dont il est familier. Le début d’une carrière prometteuse : il a été recruté pour intégrer le processus de formation des officiers de réserve spécialiste d’état-major (les ORSEM). Issue de cette filière, Raynal, 57 ans, colonel, consacre chaque année une partie de son été à instruire les candidats. Physicien, professeur d’université et chercheur au CNRS, ce passionné de montagne a fait carrière au sein du 152e régiment d’infanterie de Colmar. À son palmarès, une demi-douzaine d’opérations extérieures, dont la Centrafrique en 2009, sa « plus belle mission ».

Bien « câblés », avec de l’expérience et un carnet d’adresses, les officiers de réserve constituent un vivier de premier choix pour les armées. Emmanuel, 50 ans, est à la tête de son cabinet d’avocat à Paris. Lieutenant-colonel, il sert à l’état-major de la zone de défense. En 2015, il participe à la montée en puissance de l’opération Sentinelle. L’année dernière, pendant 45 jours d’affilée, il fournit un appui opérationnel et juridique à l’opération Résilience. « Quand ce type d’engagement se déclenche, il y a des tas de problèmes juridiques à résoudre dans l’urgence et au fil de l’eau pour le commandement tactique. J’ai parfois l’impression d’être un peu schizophrène, mais je ne conçois pas ma vie sans cet esprit d’engagement ».

Pour Georges Kuzmanovic, c’est aussi cela, plus la cohérence intellectuelle, précise-t-il—il, qui l’a motivé. « Il faut montrer l’exemple et on ne peut bien parler que de ce qu’on connait », justifie l’ancien conseiller défense et politique internationale de Jean-Luc Mélenchon, dont il s’est séparé pour fonder son propre mouvement, République souveraine. Recruté pour sa connaissance du monde anglo-saxon, Georges a notamment servi en Afghanistan, avant de cesser toute activité « pour ne pas gêner l’institution ».

La réserve : un atout professionnel

Assouvir cette « passion » lorsqu’on est salarié est impossible sans la « bienveillance » de l’employeur, reconnaît Stéphane, 49 ans. Cadre dirigeant de la Caisse des Dépôts, il se sait chanceux. Affecté à l’état-major de la 11e brigade parachutiste, il s’est arrangé pour être parachuté au printemps 2020 dans un PC opérationnel de la Force conjointe du G5 Sahel. « Quel enrichissement d’avoir travaillé au quotidien quelques mois avec nos partenaires africains », glisse le banquier commandant de réserve. Octave, 47 ans, même grade, a contourné cette difficulté en prenant des congés sans solde ou en démissionnant. Diplômé en géopolitique, bilingue en anglais, il a passé quatre ans d’affilée en Afghanistan, intercalant ses missions opérationnelles au profit d’une unité discrète avec des CDD pour le compte d’organisations internationales. Profil de diplomate tout terrain, ce « couteau suisse » haut de gamme a ensuite enchaîné au même rythme sur l’Afrique et le Levant, avec une pause entre 2016 et 2018, où il a géré la sureté d’un groupe parapétrolier au Congo. La réserve rime aussi avec aventure.

Hier considérée comme un peu suspecte, la marque d’une instabilité professionnelle, cette alternance entre les engagements militaires intenses et les périodes de travail dans le monde « civil » ne choque plus à l’heure de la « génération Y », estime Rachel, 38 ans. Capitaine, elle explique : « c’est clair avec mes chefs militaires, ils savent pourquoi je suis là. Le jour où j’aurai atteint mes objectifs, j’irai voir ailleurs ». En 2020, la jeune femme sillonne le Sahel à la tête d’une petite équipe dédiée aux actions civilo-militaires de la force Barkhane. Cette année, elle effectue son temps de commandement à la tête d’un escadron de réserve dans un régiment du centre de la France. Son CV militaire a été un atout décisif pour trouver son premier job, confie-t-elle. Recrutée pour son expérience du leadership par un grand cabinet de conseil international, elle vient de s’en émanciper pour créer sa propre structure de formation. Son expertise est l’anti-fraude et l’anti-corruption. Une discipline qui exige rigueur et loyauté. Tout comme l’art de commander !

[1] Les prénoms ont été modifiés

26/06/2020 - Toute reproduction interdite


Des soldats français posent lors des célébrations du 14 juillet sur la place de la Concorde à Paris, le 14 juillet 2020.
© Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray